Cris et Chuchotements d'Ingmar Bergman
Michel Serrault et Ingmar Bergman morts à 24 heures d'intervalles, ça fait chier. Vraiment.
En fait, après Noiret, Brialy et tant d'autres, c'est toute une génération qui s'en va. Celle qui a baigné mon enfance quand nous allions le dimanche soir chez ma grand-mère pour voir le film à la télé et plus tard, celle de mes premiers émois cinéphiles d'adolescent.
J'ai vu Cris et Chuchotements au cinéma lorsqu'il est sorti. Je devais avoir 12 ans. Je suis même allé le voir deux fois à l'époque. Une fois au cinéma d'Asnières (je crois qu'il s'appellait le Tricycle), et une fois au cinéma de la MJC de Genevilliers. J'y allais à pied et rentrais seul le soir à pied traversant le quartier du Luth. Maintenant ce serait impossible. Et un enfant de 12 ans n'irait plus seul le soir voir un film de Bergman.
J'en parlais peu à mes copains. Juste à une amie (et oui déjà...). Je me sentais d'un autre monde. Parfois, j'allais au cinéma, juste pour avoir ensuite quelque chose à raconter. Peu s'imagine comment je me suis ennuyé à cette époque. Et pour tuer cet ennui, je lisais. Beaucoup. J'écoutais de la musique. Beaucoup. J'allais au cinéma et je marchais. Des heures et des heures dans les rues d'Asnières à n'importe quelle heure. C'est cette période qui m'a fait marcheur.
Cris et Chuchotements fut une de mes premières émotions artistiques. Un bouleversement. Même si je ne comprenais pas tout, j'étais sensible à l'intensité du propos, quelque chose m'émouvait au delà de ma capacité de compréhension. On y parlait de la maladie, de l'amour, de la famille, de la mort, du temps qui passe, de la sexualité (et j'avoue cette scène de mutilation avec le morceau de verre, brrr...), et j'avais besoin que l'on me parle de cela, avec des mots d'artistes.
Nous n'étions pas encore entrés complètement dans la société du spectacle et du divertissement (Quand bien même je me souvienne des railleries faciles sur son cinéma supposé d'un ennui mortel. Un truc d'intello torturé). L'art pouvait encore changer le monde. Je m'inventais des références, me construisais mon monde, suivais un instinct, un appel, vers une sorte de vérité profonde des choses que je pressentais déjà sans savoir ce que cela pouvait être.
L'image de la photo ci-dessus est restée toute ma vie ancrée dans ma mémoire. Je ne sais pas. J'y pressentais une forme d'amour et de compassion qui n'existait pas dans ma vraie vie. Quelque chose de dérangeant, d'âpre, mais qui pouvait peut-être me sauver. Cette femme, madonne aux gros seins, était peut-être aussi un fantasme de jeune garçon pré pubère : une mère et une femme à la compréhension infinie. Capable de soulager les pires détresses. Et dieu sait ma détresse de l'époque...
J'ai vu les autres films de Bergman, tous je crois, soit au cinéma, soit au ciné club du vendredi soir sur la troisième chaine. Et ceux de Fellini, d'Antonioni, et tant d'autres...
Le cinéma était une intiation. Et Bergman était un maitre. J'ai vu Saraband il y a peut-être deux ans. Je n'avais pas vu un de ces films depuis au moins vingt ans, et je suis resté collé au mur.
Bergman était "la chambre haute" du cinéma. Un de ceux qui nous grandissent et nous réhumanisent.
Et il se pourrait bien que la lenteur devienne la vertu qui demande le plus de courage...
P.S. : quelques heures après avoir écrit cette note, je viens d'apprendre la mort d'Antonioni. Décidemment...