On dit souvent que les hyperphages mangent pour exister. Qu'ils sont gros pour qu'on les voient, pour occuper l'espace autour d'eux.
Moi, je suis hyperphage, mais souvent je me dis que je voudrais ne pas exister. Me faire toute petite, ne pas ennuyer les gens, surtout ne pas déranger les autres. Je me dis qu'ils ont leur vie, et que je ne dois pas y interférer. Même pire que cela, que je n'ai pas le droit de le faire.
Je ne peux pas partager ce que je suis, avec qui que ce soit, parce que même si je lâche parfois des bribes d'infos sur moi, sur mon mal être, sur ce que je suis, je n'autoriserai jamais personne à s'y impliquer suffisament pour m'aider. Personne ne peut porter le poids de ce que je suis sur ses épaules, personne n'est assez solide pour supporter cela. Quelqu'un qui s'impliquerait émotionnellement avec moi ne pourrait être que devasté, détruit par mon comportement. Je le sais depuis longtemps, alors je m'arrange pour éloigner ceux qui pourraient avoir à subir cela. Pas d'amis, surtout pas, pas longtemps en tout cas, plus quand ça devient dangereux pour eux. Surtout garder les distances. Pas d'amour, oh non, du sexe peut être mais sans lendemain, sans sentiments. Quel homme pourrait supporter de m'entendre lui dire ce que je pense vraiment ? m'entendre m'interroger sur mon droit même à exister ? qu'est ce que j'ai fait pour mériter ma vie ? je vis dans une maison qui aurait pu acceuillir une famille et devenir un foyer. J'ai un boulot bien payé qu'un autre pourrait mieux faire. Peut être qu'en le libérant, quelqu'un au chômage retrouverait une vie normale, une famille serait peut être à nouveau plus à l'aise. J'ai l'impression de tout voler à quelqu'un, jusqu'à l'air de que je respire, la nourriture que je mange. Pire encore, je suis lâche. Je sais tout cela, mais je ne fais rien. Si encore j'avais le courage d'assumer tout cela, de rendre tout ce que je prends. Mais non, même pas.
Qui pourrait supporter de savoir cela ? Qui pourrait accepter la charge de savoir que je peux basculer à tout moment, et ne pas être écrasé par le poids de la culpabilité, de l'inquiétude ? Même quelqu'un qui ne m'aimerait pas se sentirait concerné, accusé, à cause de ses stupides instincts humains. Personne ne prendrait le temps de réfléchir deux secondes au fait que leur vie ne serait en rien bouleversée, que c'est juste un mauvais moment à passer, que ce n'est pas grave, au fond. Alors à qui pourrais je parler sans que cette personne ne se mette à s'angoisser, à me surveiller, à se demander sans arrêt quand cela se terminera t il ? Qui pourrais me soulager de ce poids sans le prendre lui même à sa charge ?
J'écris tout ceci, et vous le lisez. Faîtes moi plaisir, réfléchissez deux secondes, vous aussi derrière votre écran, et ne vous inquiétez pas. Je vous le redis, quoique je fasse, et je suis bien trop lâche pour faire quelque chose, d'ailleurs, cela n'affectera en rien vos vies. A peine une petite minute d'ombre, parce que ça fait toujours peur, un petit pincement au coeur, parce que la familiarité engendre la croyance de l'amitié, mais ensuite vous retrouverez vos joies, vos rires, vos peines, votre boulot, emmerdant ou passionnant, vos enfants, calmes ou turbulents, votre conjoint. Tout sera pareil, ou presque. La différence sera si insignifiante que vous ne la verrez même pas. Et je serai là , demain, de toute façon, pour parler d'autre chose. Je suis si lâche. Des photos de tenue du jour, peut être, ou des petites histoires sur ma petite vie.
Peut être même des blagues. Il faut bien rire, de temps en temps.