
Il y a des gens qui ne sont pas nés sous une bonne étoile, des gugus pour qui Saturne mal dès le départ malgré le rêve américain. Ainsi, Calvin Russel, né à Austin (Texas) il y a presque soixante ans. Rapide résumé du parcours de ce lascar aux origines multiples dont une bonne moitié issues des vastes plaines arpentées par les Comanches. Du haut de ses douze ans, il se lance. Fume pour faire comme James Dean dans la "Fureur de vivre". N'hésite pas à créer son groupe, The Cavemen. Normal, il n'a connu que le comptoir d'un bar restaurant, le "Sho nuff café". Son père est en cuisine et sa mère se fait parfois peloter les fesses comme toutes les serveuses en ce temps là . Haut comme trois pommes, il fugue et se lance sur la route, façon Kerouac, en direction de la Californie. Larçins au menu, combats de rues, transport d'herbages : c'est la prison direct. "Très tôt, je suis devenu un vétéran chez les tôlards." Il a la gueule de l'emploi. N'a jamais pu enfiler des vêtements neufs. La vie ne lui fait pas de cadeau. Pourtant, il se fait tatouer sur son avant-bras : "Fais ce que tu voudras". Tout un poème.
Je l'ai rencontré il y a longtemps, au Printemps de Bourges. Souvent je pense à lui et l'écoute en boucle. Je me souviens qu'il m'avait regardé avec un regard bleu acier comme si j'étais le shériff du comté berrichon.
T'es un journaliste politique ?
- Heu non ! Pourquoi cette question?
C'est l'attachée de presse qui me l'a dit.
- Alors, c'est une cruche. Je suis journaliste tout simplement. Et toi, t'es un songwriter politique?
Pas plus que ça. Je suis pas comme ces chanteurs de Country qui votent Republican.
- Ah. Tu votes democrates?
Sometimes.
- Tu votes plutôt pour Tom Waits.
Exactement, c'est le Kerouac d'aujourd'hui.
- Ton genre musical, c'est le rock country avec un zeste de blues ?
Ouais. Je me démarque de la Country. Ce sont tous des tapettes les chanteurs de Country et des fausses blondes qui votent pour Bush (le père NDLR).
- Ah. Tu as passé beaucoup de temps en prison.
Beaucoup trop. Remarque, c'est une expérience comme une autre. La prison ne peut que modeler et faire changer les gens. Pour ma part, c'est arrivé à cause de la drogue, à l'époque où la société américaine faisait l'expérience de toutes les substances possibles et imaginables. Un soir, alors que je voulais avoir ma dose, j'ai fracassé la vitrine d'un drugstore, j'avais dix-neuf ans, un passé de petite délinquance, j'ai pris trois ans. Mon deuxième séjour en prison, c'est pour avoir pris de la marijuana, et le troisième, au Mexique, parce que j'essayais de faire passer de la marijuana à la frontière par le Rio Grande. Depuis, mon regard sur le monde a changé, je l'accepte davantage, même si je n'aime pas dire ça.
- Tu es plus connu en France et en Europe qu'au Texas...
Sure. Et c'est bien ainsi. Je ne pense pas que le blues et la country soient si éloignés de la culture française. Je me sens comme une sorte de troubadours allant de cour en cour et qui racontaient des histoires d'amour. Je continue de raconter des histoires, à ma façon...avec ma guitare et seul sur scène. J'aime pas les groupes.
I avale son whisky cul sec. Le chanteur des Pogues passe par là . L'édenté tient une bouteille d'eau minérale dans sa main. Il prend une chaise et s'installe à notre table.
C'est quoi que t'as là -dedans? demande le texan.
- French alcool. De la proune...répond l'irlandais.
Il est dix heures trente du matin. Je ne sais pas encore, à ce moment précis, que je vais engranger un des plus beaux souvenirs de ma vie de trotter.