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chapitre 9 - le printemps

Marciane se retrouva plongée dans les souvenirs de son passé, ce qui ne lui arrivait guère souvent. Prise de remords, elle fit alors venir Gauthier dans la salle du donjon et, en présence de ses fils et de toute sa maison, elle lui demanda les détails de l'expédition des gens de Marcelly en Terre Sainte et de la mort du sire de Marenges, son époux. Sur un geste d'invitation, l'homme s'assit, croisa les mains sur ses genoux et se concentra pour bien exprimer des souvenirs vivaces qui ne cessaient de le hanter :

- Nous devions nous rassembler à Lyon, comme vous le savez, Dame. C'était là que le légat du Pape, monseigneur Adhémar de Monteil, répartissait les contingents de croisés : les uns étaient affectés à l'armée de messires Robert de Flandres et Hugues de Vermandois, les autres à celle du comte de Toulouse, messire Raymond de Saint-Gilles. Nous devions faire partie de l'armée du comte Raymond, que Monseigneur accompagnerait aussi avec que le comte Guillaume, comte de Lyon et du Forez. Nous avons attendu longtemps aux portes de la ville un départ qui était retardé de jour en jour… Les seigneurs des alentours - ceux qui ne s'étaient pas croisés - voulaient servir la cause en accueillant ceux qui partaient… Ils nous ont offert le vivre et le couvert en abondance. Notre seigneur allait tous les jours aux réunions des chefs croisés pour se tenir au courant des décisions prises. L'organisation d'une expédition de cette taille est très délicate. Les armées devaient se partager et adopter des itinéraires différents pour pouvoir trouver du ravitaillement en chemin en quantité suffisante sans ruiner les contrées traversées et provoquer de grands désordres !

Enfin le signal du départ fut donné. Nous ne savions pas que la route serait si longue ! Croyant arriver rapidement, nous sommes partis pleins d'enthousiasme : nous étions si impatients de combattre l'Infidèle ! Mais ce fût interminable… Les premières étapes ont été aisées. Puis nous sommes arrivés après Chambéry, dans un pays de hautes montagnes où la route ne cessait de monter, plus haut, toujours plus haut, à croire que nous arriverions jusqu'au ciel. La neige fondante sur les pentes glissantes ralentissait notre marche et a causé bien des chutes. Il ne faisait pas chaud et les journées étaient rudes ! Heureusement, nous avons eu des étapes réconfortantes : à Moûtiers, le Palais archiépiscopal nous a servi de bons repas arrosés de vin chaud ; à Séez, nous avions été bien accueillis à l'hospice du Petit St Bernard… Mais ensuite le passage du col fut épuisant. Nous avons du le faire à pieds pour soulager nos montures. Notre seigneur avait emporté des provisions et nous avions de quoi nous restaurer pour réparer nos forces !

Puis nous sommes redescendus - avec bien des difficultés - et nous avons atteint le royaume d'Italie. Un aimable pays, Dame ! Il faisait beau et bon, les villages étaient fleuris, prospères, et les gens souriants - quoique se méfiant de la soldatesque ! Mais ils fournissaient volontiers de la nourriture, pain, charcuterie, fromage et vin clairet quand vous ne faisiez pas mine de vouloir vous en emparer sans payer. Je me rappelle que les cloches des églises sonnaient pour saluer notre passage… Nous sommes arrivés ensuite près d'une ville de marins qui s'appelle Venise, très prospère à ce que l'on dit. Mais nous ne l'avons pas vue : il nous a été interdit d'en approcher. Certains le regrettaient car ces Vénitiens ont de nombreux voiliers qui auraient pu nous transporter rapidement en Terre Sainte. « Ils demandaient pour le passage un prix trop important a dit notre seigneur. Nous allons devoir gagner la Terre Sainte par la route.Il faut savoir souffrir pour délivrer le tombeau de Notre Seigneur. Il fut à pied tout au long de Sa vie, alors que nous avons de bons chevaux, nous ne sommes pas à plaindre !

Nous sommes alors arrivés dans une étrange contrée où il n'y avait que des cailloux et c'est là que nous avons découvert la mer. C'est comme un immense lac, Dame, et si bleu qu'on croirait un morceau de ciel. Alors nous avons du nous séparer : une partie de l'armée a pris la route de l'intérieur et nous autres avons suivi la côte. Il était difficile de trouver de la nourriture, le pays était pauvre. Certains Croisés n'avaient déjà plus de quoi payer ou alors ils ne disposaient que de monnaie inconnue des locaux, et les difficultés ont commencé. Les gens du pays - les Croates puis les Serbes à l'air farouche - se méfiaient et cachaient leurs réserves. Messire Aldebert nous a fait longer la côte. Il achetait aux pêcheurs leur poisson en ayant bien soin de montrer son argent, de l'argent vénitien que tout le monde connaissait et dont il avait fait provision. C'était fort avisé et nous avons pu nous nourrir. Il faisait beau, l'air était doux, il était facile de bivouaquer, quoique nous ayons été souvent trempés par des pluies diluviennes. Nous avons atteint l'empire romain d'Orient ! nous a dit Messire Aldebert pour nous encourager.

L'armée s'étirait en désordre, mais avançait malgré tout. Nous sommes arrivés dans une ville appelée Durazzo, pauvre mais pourvue de fortes murailles qui avait soutenu bien des sièges. Là , nous nous sommes regroupés et il a fallu y faire des provisions car nous allions traverser un pays de montagnes encore plus désolé. Ah ! Ce ne fut pas facile ! Nous avons acheté des olives, de drôles de petits fruits nourrissants et pas si mauvais avec du pain ou des galettes. De la viande fumée aussi, mais elle était rare et pas très bonne : la chèvre, ça ne vaut pas notre bonne viande d'ici ! D'ailleurs, les paysans étaient maigres et dépenaillés, les champs pelés et la terre rare. Nous ne pouvions leur en vouloir de ce qu'ils nous vendaient et il ne faut pas chercher à voler ces pauvres gens ! disait notre sire. C'est la nourriture des chevaux qui a posé le plus de problèmes ! Pas d'avoine, juste un peu de mauvais fourrage ! La misère quoi !

Ensuite, nous avons donc traversé un pays de montagnes pierreuses, de cailloux et de buissons d'épineux. Les chevaux ont bien souffert : l'herbe était rare et il valait mieux se trouver à l'avant-garde que bons derniers. Heureusement, grâce à messire Aldebert nous étions en tête ! Après des jours et des jours épuisants, nous avons enfin atteint des contrées plus riantes et retrouvé des champs de céréales - seigle, blé noir - des légumes, des vignes et des arbres couverts de fruits… Nous avons pu boire du vin, manger et nourrir nos bêtes. Et alors, nous sommes arrivés en vue de la plus belle ville du monde : Constantinople !

De très loin, on pouvait voir s'élever, imprenables, ses immenses remparts étincelants de blancheur, flanqués d'innombrables tours… et dominant le tout, une magnifique église surmontée d'une coupole brillant comme le soleil qui semble planer dans le ciel ! Elle s'appelle Sainte Sophie car ce sont des Chrétiens ces Byzantins, mais pas tout à fait comme nous cependant : ils se disent orthodoxes, je ne sais pas ce que cela signifie. Devant les rives de la Corne d'Or qui s'arrondissaient devant l'île de Galata, des milliers de voiliers étaient ancrés, se balançant doucement dans les eaux calmes et bleues. Nous étions émerveillés ! Nous avons campé hors les murs, mais nous avons pu rentrer dans la ville par l'une de ses cinquante portes, celle qu'on appelle la Porte d'Or. A côté des églises et des monastères, merveilleusement décorés et sculptés, il y avait de magnifiques palais impériaux en marbre, aux toits couverts de bronze doré, et un hippodrome où des milliers de spectateurs peuvent suivre des courses de chars. Partout se pressaient d'innombrables maisons construites au milieu de jardins fleuris ornés de fontaines et de portiques. Il y a encore des quartiers entiers de boutiques, certaines groupées dans des marchés que l'on appelle des forum et qui sont d'immenses places bordées de colonnades, d'autres dans des bazars en plein air offrant tout ce que l'on peut imaginer : bijoux, cuirs, tapis, cuivres, cierges, tissus brochés, soieries, et bien sur des échoppes d'alimentation, pains, gâteaux, beignets, épices, brochettes de viande à vous faire saliver rien qu'en passant… Quelle richesse, quelle abondance ! Des caravanes chargées de marchandises arrivaient sans arrêt pour approvisionner les marchés ! L'eau, amenée par des aqueducs, coulait à profusion et les parcs succédaient aux fontaines… Les habitants sont richement habillés de soieries, de voiles fins, coiffés de turbans à plumes… Nous nous sentions pauvres, mal attifés et affamés, mais heureusement notre sire nous a donné de quoi acheter de la bonne nourriture pour faire oublier les privations de la route…

Nous sommes restés longtemps dans ce paradis ! Nous passions d'un forum à l'autre en suivant la rue de Mésé, pour venir admirer l'église Sainte Sophie et voir de loin le palais des Manganes, ou encore nous flânions dans le port du Phosphorion en regardant les pêcheurs ramener leurs poissons frétillants, nous écoutions la musique jouée dans les rues et regardions les gens attablés en plein air pour manger des sucreries ou se rafraîchir de boissons colorées. Personne ne peut avoir l'idée de tant de merveilles ! Mais nous n'étions pas venus pour nous installer dans ce lieu béni. Il nous fallait remplir notre mission et aller combattre l'Infidèle !

Nous sommes donc repartis et, après avoir passé un détroit de mer sur des barges affrétées par le Basileus Alexis 1er - leur empereur - , nous avons retrouvé un pays aride, sec, brûlant comme un four le jour et glacé la nuit dès que le soleil disparaît. Un vent aigre se lève, vous gifle la figure de son haleine glacée et vous postillonne du sable qui s'infiltre dans tous les vêtements. Nous étions arrivés en territoire ennemi, dans le sultanat de Roum. Il nous fallut mettre le siège devant Nicée, une grande ville qui avait été byzantine avant d'être conquise par les Turcs. Ce fut au cours de ce siège que le vaillant comte Guillaume de Forez trouva une mort glorieuse. Nous avons enfin pris Nicée, grâce à nos engins de siège : catapultes, mangonneaux, trébuchets, pierrières, construits par nos ingénieurs, et nous l'avons rendue au Basileus, comme il en avait été convenu pour le remercier de son accueil et de son aide. Mais le sac de la ville nous fut interdit et certains Croisés s'en sont trouvés frustrés. Le Basileus fit distribuer quelques pièces… trouvées un peu maigres comme compensation !

Et nous avons continué notre route dans ce pays infernal. Les Turcs, commandés par le sultan d'Iconium, nous attendaient à Dorylée, croyant nous réserver le même sort qu'aux pauvres gens conduits par Pierre l'Ermite et qu'ils avaient massacrés peu avant. Mais ils avaient affaire à des gens de guerre et non à des gueux ! Oh ! Ils se sont bien battus ! Nous avons du affronter leurs cimeterres, leurs chevaux rapides et nerveux qui tournoyaient autour de nos lourds destriers comme une meute de chiens, mais nos bonnes lances et nos épées, frappant d'estoc et de taille, en ont eu raison et leurs cadavres ont jonché le sol où le sable buvait leur sang… Hélas, Matthieu, mon fidèle compagnon y a laissé la vie, pour la plus grande gloire de Dieu dit-il en baissant la tête et refoulant ses larmes.

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Source : hautetfort.com
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