Six heures quarante-sept minutes. La rame s'arrête dans un bruit de souffle qui décroît. Les portes s'ouvrent, vomissant leur trop-plein de travailleurs tandis que d'autres, l'oeil délavé et la mine fatiguée, s'engouffrent au plus vite. Prise dans la marée déshumanisée, elle entre dans la voiture, attrape la colonne de métal et s'y accroche. Une vingtaine de minutes de trajet, puis elle changera de station. Le signal sonore indiquant la fermeture des portes et le redémarrage du train se font entendre et c'est reparti…
Elle regarde droit devant elle, observant à chaque arrêt les panneaux publicitaires, les personnes qui montent, celles qui descendent. Derrière elle, une femme enceinte est prise d'une quinte de toux. Un homme, d'origine indienne, lui propose sa place assise en insistant. Un jeune homme, la coiffure hirsute, lit Résurrection de Tolstoï en marquant du pied le tempo de la musique qui chuinte de ses écouteurs. Un homme âgé marmonne une véritable conversation pour lui-même sous l'oeil intrigué d'une fillette d'environ cinq ans dont la mère, visiblement très jeune, fouille dans son sac à main à la recherche d'un paquet de mouchoirs vraisemblablement introuvable.
Elle, elle pense qu'il lui faudra faire des courses, au retour, ce soir. Elle a du repassage en retard également. Et il faudrait qu'elle téléphone à ses parents mais ces derniers pourront encore attendre jusqu'à demain. Elle doit passer prendre ses escarpins chez le cordonniers, acheter du lait de coco et de l'huile de sésame pour son dîner d'après-demain. Ah, aller également chez le pharmacien se chercher une plaquette de pilules contraceptives et récupérer son étole Kenzo chez Soazig, sa voisine. Une femme d'une cinquantaine d'années vient s'agripper au même point d'appui qu'elle. Son parfum est trop fort et son maquillage forme un emplâtre de couleur rose, dévoilant des rides profondes et une peau épaisse.
Elle se détourne pour échapper aux effluences de muguet, de violette et de patchouli lorsqu'elle se sent observée, mais surtout dévisagée. Elle tourne légèrement la tête et l'aperçoit. Il est là , assis sur un strapontin, à côté des portes. Il la contemple sans discrétion aucune, ses yeux noisettes détaillant sa coiffure, son visage, s'attardant sur l'imprimé coloré de son écharpe. Gênée, elle dévie le regard quelques secondes mais, irrémédiablement attirée, elle risque à nouveau un coup d'oeil. Il n'a pas bougé, pas changé d'un millimètre son angle de vision. Irritée par cette audace impolie, elle décide de jouer les frondeuses et se met également à observer le mateur. Plutôt pas mal, environ trente-cinq ans, il arbore une tignasse bouclée toute en blondeur et ses joues sont ombrées d'une pilosité fâchée avec le rasoir. Sa tenue est sport et de bon goût, ses mains sont belles et soignées. Il affiche une allure féline, une assurance sereine. Tout en lui inspire la sécurité.
A l'arrêt suivant, elle descend en coup de vent, rejetant en arrière le pan de son étole. Elle rejoint la station qui dessert son lieu de travail, au sud de la capitale. Elle se surprend à penser à cet homme, vaguement surprise par cette attirance vis-Ã -vis d'un total inconnu. Elle termine son trajet assise, le regard dirigé vers la vitre, toute à ses pensées romantiques. Qui est-il ? Est-il marié ou vit-il avec quelqu'un ? A-t-il des enfants ? Déjà , est-il hétéro ? Que fait-il dans la vie ? Quel emploi occupe-t-il ? A-t-il seulement un travail ? Quelle est son histoire ? Et lui, pense-t-il à elle ? Regrette-t-il de ne pas l'avoir abordée ? Quelles sont les probabilités pour qu'ils se revoient un jour ? Peut-être lui faisait-elle seulement penser à quelqu'un… Mais à qui ? Une soeur ? Un ancien amour ?
Elle remonte d'un pas rapide les escaliers de la bouche de métro, regagnant ainsi l'air vif du petit matin, l'activité agitée des cafetiers et des boulangers, le bruit des klaxons des automobilistes pressés. Elle s'apprête à traverser le grand boulevard, s'élance au milieu de la kyrielle motorisée, évite de justesse un scooter et… Crissements de pneus, cris, choc… Elle identifie, au lointain, le pim-pon d'une ambulance ou peut-être des pompiers… Elle n'arrive pas à ouvrir les yeux, ils sont si lourds… Des ordres sont donnés, on la soulève, on la repose, on lui parle avec une voix à l'accent trainant… Alsacien l'accent, oui c'est cela, alsacien ou mosellan peut-être bien… Un bruit de moteur, elle se sent bercée, doucement… Elle entrouvre les yeux, une minerve l'empêche de bouger la tête. Elle n'aperçoit qu'une poche pleine d'un liquide transparent, comme pour le goutte à goutte, lors des accidents. La voix aux intonations nonchalantes continue de s'adresser à elle, de l'appeler par son prénom. La voix se rapproche et dans son champ de vision apparaît l'homme blond du métro, en blouse blanche.
Combien y avait-il de probabilités qu'ils se revoient ? Combien ? Elle sombre dans un sommeil nébuleux et sans rêve… Oui, combien ?…
© 2006 Plum'