Devant leur insistance pour avoir des nouvelles, on finit enfin par annoncer à mes deux commerciaux que leurs postes allaient être transformés, et qu'ils allaient avoir un directeur de secteur sur l'Italie ; ils posèrent bien sûr immédiatement leur candidature pour ce poste, après tout ils avaient l'expérience et la connaissance de ce marché, mais ne furent pas retenus. Et pour cause. Quelqu'un d'autre manoeuvrait dans l'ombre et le poste était déjà pourvu officieusement : le directeur de l'agence de Menton, celui qui avait initié le marché, refit soudainement son apparition ! Un conflit ouvert débuta avec les commerciaux. Ils n'avaient plus rien à faire, les dossiers étaient désormais signés en Italie, ils n'avaient pas de nouvelle mission, et leur nouveau responsable ne s'occupait pas du tout d'eux, faisant comme s'ils n'existaient pas.
Ils alertèrent les syndicats de la société… mais comme dans toute PME privée, les syndicats n'ont aucun pouvoir et ont peur des patrons, donc rien n'aboutit jamais ; malgré nos protestations à tous les trois, malgré leurs promesses, on n'évoqua jamais notre cas en réunion ! C'était aberrant, scandaleux, nous étions complètement écoeurés.
 Mais si vous n'avez plus de travail pour nous, licenciez-nous ! criait-on, à bout. On continuait de nous faire languir en nous faisant vaguement miroiter d'autres postes au sein de la société. Mais rien ne venait. Totalement inoccupés, les deux commerciaux prenaient du temps libre pour chercher du travail ailleurs, ils pouvaient se le permettre, étant seuls dans leur petite agence. Moi, j'étais dans un grand bureau avec deux chefs et plusieurs collègues… Je cherchais ailleurs, moi aussi, mais vu mon âge, je ne me faisais guère d'illusions et ne recevait aucune réponse.
Mes deux collègues décidèrent de frapper un grand coup. La situation ne pouvait pas durer, ils préféraient partir, tourner la page et qu'on leur verse une indemnité de licenciement bel et bien due ! Ils mirent un avocat sur le coup, et menacèrent le siège qui miraculeusement leur accorda aussitôt un licenciement en bonne et due forme pour suppression de poste !
Et moi ? Et moi ? Moi, on me disait que, pour l'instant, on avait besoin de moi pour soutenir Antonia, la milanaise. J'avais un peu de travail, mais pas assez. Le cauchemar recommençait : je n'avais plus suffisamment à faire pour occuper mes journées ! Et tout comme dans les autres sociétés, quand je réclamais, on me répondait Aidez vos camarades . Et tout comme dans les autres sociétés, les camarades soi-disant débordées n'avaient jamais rien à me donner ! Et moi je commençais à péter les plombs… J'en avais tellement marre de me retrouver toujours dans ces situations abracadabrantes, tellement marre de réclamer du boulot, tellement marre de leurs salades (comme disait Antonia dans un français parfait)… J'étais fatiguée de m'écraser, fatiguée de me battre…
Elodie, Fabio et Philippe étaient partis. J'étais seule. Seule face à Antonia et son chef, les nouvelles idoles du marché italien, ceux qui allaient sauver la situation… catastrophique que nous avions laissée. Oui, c'était ça qu'on me disait… oubliée notre progression fantastique, oubliée les relations formidables que nous avions eues avec nos partenaires italiens, oubliées les heures que nous avions passées, passionnés et consciencieux… Non, nous n'étions plus que des perdants, des losers…
Je n'ai pas accepté que l'on parle du travail que nous avions accompli de cette façon, et je me suis mise à ruer dans les brancards.
Je devins celle qui dérange, celle qui dénonce... Comme elle continuait de se dire débordée, je harcelais la chère Vanessa pour qu'elle me donne du travail… et elle avait horreur de ça : ses prétextes, ses refus… mettaient en évidence que malgré ses lamentations, elle n'avait pas tant de retard que ça ! Mais pour les autres collègues, c'était pareil… Et quand le petit chef, invariablement me renvoyait vers elles pour avoir du boulot, je criais, haut et fort : Mais tu sais bien qu'elles n'ont rien à me donner, sinon je ne viendrais pas te voir ! . Alors lui aussi, je le gênais… Il était responsable de l'organisation de l'agence. La distribution du travail était-elle donc défaillante ?
Je sombrais dans la déprime, je tuais le temps…
Pourquoi ne me licenciait-on pas comme les garçons ? demandais-je tous les jours. Parce qu'on allait justement organiser l'agence différemment et qu'ils auraient besoin de moi, disaient-ils, mais rien ne se passait. Je n'ai jamais compris pourquoi ils ont fait traîner les choses aussi longtemps… Voulaient-ils que je démissionne ? Parce qu'ils avaient été obligés, contre leur gré, de licencier les deux garçons pour suppression de poste, et que ça faisait désordre dans une société prospère ?
En même temps, j'essayais de les croire quand ils me disaient que bientôt j'aurai un poste… J'avais peur du chômage, je m'accrochais…