Sais pas quoi raconter. Faut pas toujours raconter quelque chose. Non !.. Franchement, faut pas, hein !? En plus pour dire quoi ? Le compte-rendu des derniers jours tiendrait à peine trente secondes sur un zinc déserté. Pas besoin de public, tu vois, le folioscope s'effeuille en un rien de temps avec ses images éculées. Les soirées qui se répètent, les positions qui sont toujours les mêmes ou qui varient un peu, suffit de tenir les feuilles dans un autre sens, légèrement décalées, mais finalement ça revient toujours au même, les discussions qui se sont retournées ou échangées, son besoin de me voir qui répond au mien, relais de moi à elle, de elle à moi... le "moi" qui maintenant faut dire, p'tit gars, cherche à poser des herses autour de lui, impénétrable, des pauses dans le temps pour me retrouver un peu seul, pas que j'y arrive vraiment, mais c'est comme ça, faut croire qu'il faut être seul pour les aliens de mon genre pour aimer ne plus l'être et inversement, Caton rigolerait un max, c'est quand je suis seul que je me sens avec l'autre, et inversement, et le Romain qui doit se dire : putain, les modernes décidément ne comprennent plus rien. Faut croire que je mets mon intellec à niveau de ce que je peux glaner à la télé ça et là ; Caton, t'as été remplacé par des plus forts que toi ; le soir, avant de dormir, Emy dans mes bras, je mate les émissions politiques, Ruquier samedi, Régis et Laspalès et tous les intello d'avant garde du siècle actuel, des trucs que je supporterais presque si j'étais seul, mais avec elle à côté, je deviens foutrement élitiste, peut pas m'empêcher de dire que c'est de la merde, de me jeter dans des discours sur le niveau du monde, je fais le cake, je dis que je trouve ça particulièrement naze, peut pas m'empêcher de regarder pour paraître mieux que tout ça... évidemment, j'ai pas besoin d'un tel dispositif quand je suis tout seul... ; pas que je pense pouvoir faire mieux, trouver mieux, j'ai pas non plus envie de regarder Arte, je suis élitiste mais sacrément fumiste aussi, non !… simplement l'autre à côté de moi me fait prendre conscience que c'est débile, qu'il faut que je le dise, qu'il y a quelques piliers intangibles, qu'ils sont pas nombreux, c'est tout, des choses auxquelles je crois, des gens sur lesquels je peux compter pour discuter, des personnes, des Lisy ou des Dam, est-ce que tu sais au fait qu'ils sortent ensemble, eux, depuis samedi ? Non, t'en sais rien, j'ai oublié de te mettre au parfum, faut dire que c'était presque inespéré, enfin moi j'y croyais pas, alors quand samedi après midi, au lever, Emy a senti vibré son téléphone sur un rythme de salsa rock, qu'elle a décroché, eut Lisy au bout du fil invisible qui lui a annoncé la nouvelle, moi j'ai exulté, comme si j'avais besoin de plus être seul sur la drôle de scène des couples. Le folioscope s'est grossi de quelques feuilles donc. Pour le reste, on retourne toujours au début, et on enchaîne, les soirées, les verres, les discussions, les pleures, les rires et la jouissance presque permanente, entrecoupée ça et là d'hésitation. Le boulot devient l'arrière cours, j'interviens au Sénat la semaine prochaine, j'ai rien préparé, je pourrais faire comme Lisy et Emy, stresser pour mon boulot, on me dit dans le couloir : mais ça ne t'angoisse pas cette intervention, faut croire que non, je sais qu'au théâtre, on n'a qu'à suivre le script, je sais que dans un folioscope, on n'a qu'à reposer son pouce sur le flanc des pages et ça recommence, les scènes, les soirées, les verres, on a rajouté au marqueur l'ombre liée du nouveau couple, c'est à peu près tout, je parviens à maîtriser les bords, je parviens à m'inscrire chez moi, seul, à voir d'autres personnes, j'apprends que Baptiste voit ses amis, il me propose de les voir, je refuse, j'ai pas le temps, Baptiste, j'ai un agenda très serré, je pense à celui que j'étais il y a 4 ou 5 mois. Je ne parviens pas parfaitement à croire qu'il est mort, ce moi là .