Cette chose agonisante est mon objet transitionnel. Il souhaite garder l'anonymat.
J'ai conservé énormément de souvenirs de mon enfance, certains remontent à l'époque ancestrale où je ne ressemblais probablement pas encore à une petite fille.
Le plus vieux d'entre eux : je suis sur une balançoire, je vois mon père rapetisser, il tient un objet noir dans les mains. La nature de cet objet (un reflex) se révéla lorsque plusieurs années plus tard, je découvris la photographie qu'il avait prise ce jour là . Sur cette photo, je suis boudinée dans une couche culotte et, ô déception, cette balançoire paraît n'osciller qu'à peine, elle qui m'emportait si loin de mon père, au vent de mon effroi.
J'avais dû pleurer sur cette balançoire. C'est un jeu auquel j'ai eu beaucoup de mal à m'habituer. Ce n'est que vers cinq ou six ans que j'acceptai d'y monter : j'en ai vite raffolé, et pendant longtemps. A l'âge de ce revirement, j'étais en mesure de faire le rapprochement entre la photographie et le mystérieux objet noir que mon père tenait dans mon souvenir. Convenons que ce rapprochement n'est pas évident : durant les cinq premières années de ma vie, le monde était intrinsèquement apte à se photographier lui-même, sans recours à quelque dispositif que ce soit. Je craignais que chaque instant se grave pour toujours sur une photo, en particulier lorsque j'étais seule. Car seule, j'étais plus encline à faire des bêtises, ne serait-ce qu'en songe. Avant de me reprendre, c'est-Ã -dire avant de revenir en arrière dans mes jeux ou dans mes rêves, j'agitais la tête et les mains en chuchotant : pas de photo, pas de photo, pas de photo . Une fois rassurée, je reprenais le cours de mes activités.
Entre toutes les images qui me reviennent de ma toute petite enfance, aucune ne se rapporte à mon doudou . Je l'ai réalisé aujourd'hui : mon premier souvenir de cette chose ne remonte qu'à mes cinq ans, c'est-Ã -dire à ses cinq ans. Il a bien existé avant, pourant, je veux dire à l'état neuf. Où est passé l'image de mon objet transitionnel à l'état neuf ? Dans mes yeux, ma bouche, entre mes doigts crispés. A cinq ans, il portait déjà les traces de strangulations et de morsures qui m'inspirent tant de pitié. En dehors de quelques pièces de velours recousues, il me semble que ce truc n'a jamais changé : tout son être se résume à cette expression lasse et désolée de chose vieille, ce regard désarmé de chose vieille : à jamais, aussi vieille que moi.