Par Archiloque
[] en général, économe de mes regards comme de mes mots et déplacements, je ne me précipite guère dans les salles. Aussi n'ai-je pas vu la Notte, ayant pourtant adoré - les mots sont pesés - Blow Up. La Nuit ! Quel programme d'ailleurs, quel abîme de sens ! Quelle insolence ! On dirait le titre d'un tableau de Giorgione, de Blake ou de Klee. Quand un artiste français s'avise d'évoquer dans un film la chose amoureuse, il l'appelle modestement Nuit d'été en ville , un bon divertissement au demeurant. L'italien, la Nuit ! Ce nom me fait déjà trembler de tout mon être, A.. Alors qu'en sera-t-il du film ? L'attachement au vérisme pictural est ce qui distingue le cinéma italien du français, qui reste avant tout chevillé à la tradition de la dramaturgie théâtrale, et aux verbiage et faux-semblants qui vont de pair. Pour l'italien la vérité est toute entière dans l'image, pour le français elle est dans les mots, le discours. Voyez la Maman et la Putain, ce chef d'oeuvre nihiliste de la tragi-comédie amoureuse. Voyez Pasolini en comparaison, cinéma monstratif, cinéma scopique, cinéma mutique où la dialectique s'efface au profit du corps et des grands espaces nus. (Dites-moi surtout, A., si vous avez des contre-exemples, il n'est rien à quoi je répugne plus que le classement à l'emporte pièce.) Oh !... il y a bien Ozon, dans le style qui est le sien une espèce de John Houston de l'intériorité bourgeoise (ceci étant dit sans mépris aucun, j'ai adoré Goutte d'eau sur pierres brûlantes ), intériorité au sens cosmétique, intériorité telle que l'entendrait un décorateur, intériorité au sens de Charles Rennie Mackintosh ou de Starck. Cassavetes, et de quelle façon, s'affranchit également, confrontant constamment la vérité du texte à celle du sentiment, de l'hypocrisie dramatique, du moins c'est la conclusion à laquelle me conduit ma lecture d'Opening Night. Gigantisme positivement atterrant de celui qui, dans un film, tenta de mettre à mort l'imposture théâtrale. Un manifeste que ce film ! Un hurlement en faveur du cri primal ! Munch au cinéma ! …
(A de rares exceptions près (Poussin, Cézanne, Matisse) la peinture française, qu'elle soit religieuse, littéraire, ou politique, est d'emblée et toujours cinématographique, qui déroule une histoire dans le temps, tandis que le peintre italien n'atteint jamais si pleinement au génie que lorsqu'il ignore, ou fait mine d'ignorer, la trame narrative de son tableau (voir la leçon des grands maîtres vénitiens, dans la géographie des sens s'entend, jusqu'à Pasolini et Federico Fellini). Voir aussi Salvatore Rosa, Elsheimer et les peintres chers à Bonnefoy … Il faudra ainsi attendre le XVIIIème siècle en France pour que jaillissent des portraits et des paysages dignes de ces noms. Combien de temps encore avant qu'ils n'émergent au cinéma, ailleurs que chez notre Chéreau national ? Cassavetes, immense paysagiste, au premier rang de ceux dont j'ai parlé, qui est à l'âme humaine ce que Houston est aux grands espaces américains. Au fond, le paysage, le nu, et le portrait participent, dans l'art occidental, de la même extase et du même refus de l'action.
… Un naïf, oui, un primitif, un enfant je suis (ma judéité y étant pour beaucoup) qui ne voit et n'aime dans les films que les images.)