Je repris espoir pourtant (sensible, oui… mais opiniâtre !) quand l'une des assistantes, qui était vraiment surchargée, elle, piqua une violente crise de nerfs et déclara qu'elle avait trop de deux commerciaux, qu'elle ne pouvait plus supporter autant de stress (ceci vous montre au passage combien nous travaillions dans une bonne et saine ambiance). On me confia donc l'un la moitié de son secteur et je fus ravie ! Imaginez, il s'agissait en plus du Languedoc Roussillon, une de mes régions préférées ! J'avais de nouveau des dossiers, des clients, des fournisseurs ! Mon moral remonta à vitesse grand V et je m'occupai avec passion de mes nouveaux protégés.
Mais cela ne dura que deux mois ! La nouvelle organisation dont on nous rabattait les oreilles sans jamais la voir arriver se mit enfin en place. On nous dit que les binômes assistante/commercial ne fonctionnaient pas (ah bon ?), que tout le monde était débordé (tiens donc ?), qu'il fallait tayloriser les tâches , c'est-Ã -dire casser lesdits binômes et redistribuer le travail par tâches : il y aurait une assistante qui ne ferait que des études de solvabilité, une qui ne ferait que du téléphone, une qui ne ferait que des règlements… Nous étions toutes complètement effondrées… Quel intérêt aurait désormais ce travail, jusqu'alors - on ne va pas dire passionnant, il ne faut rien exagérer - mais somme toute très intéressant.
- Ca ne marchera jamais ! se lamentait Vanessa, râlant tout ce qu'elle pouvait après les chefs mais leur faisant de larges sourires dès qu'ils pénétraient dans la pièce. Dieu que ça m'énervait !
Quelle hypocrite, quelle hypocrite ! Ca faisait des années que je l'observais, et je n'en pouvais plus de son manège. Quand il y avait des réunions avec les commerciaux, tenue sexy de circonstance bien sûr, et sourire par ci, et sourire par là , et compliments, et flatteries (alors que la veille encore, elle les critiquait tous violemment)… et dès qu'ils repartaient, elle disait de nouveau les pires méchancetés. Et tout le monde marchait : Qu'est-ce qu'elle est sympa, cette Vanessa ! et moi ça me démangeait de leur dire Et ben si tu savais ce qu'elle dit sur toi derrière ton dos… . Je ne supportais pas… Pourtant c'est elle qui avait raison. Sur toute la ligne. C'était elle la plus sympa, la plus gentille, la plus courageuse, la plus débordée (la pauvrette !), la plus efficace… C'est comme ça qu'il faut agir dans les entreprises. Mais ce n'est pas donné à tout le monde de pouvoir être aussi perfide.
En tous cas, face à cette nouvelle organisation qu'ils avaient décidée, nous n'avions pas le choix, les bureaux furent déménagés pour nous installer en marguerites (table ronde, tout le monde autour avec son écran et son téléphone), nouvelles instructions et directives nous furent données : à chacune sa spécialité. Moi j'étais tombée sur SAV (donc répondre à toutes les jérémiades des mécontents). Soi-disant que l'on ferait un roulement, de temps à autre, pour éviter l'aspect trop répétitif. Mais pour l'instant, il fallait rôder le système, on verrait après.
Après tous les chocs que je venais de vivre, après le décès de mon père qui était survenu récemment… j'étais épuisée mentalement et physiquement, et je ne dis rien : ça ou peigner la girafe, comme on dit… on verrait bien.
Mais le petit chef eût la brillantissime idée de me placer, pour mon nouveau poste, en face de cette chère Vanessa. Ce fût la fin des haricots. Vraiment la fin des haricots. J'étais prête à laisser tomber, à abandonner le combat, à accepter ce job complètement nul, et à retrouver un peu la paix… du moment que l'on me donnait du travail. Mais supporter Vanessa, non, ça c'était impossible !
Elle se mit immédiatement à me lancer sans cesse des piques et des méchancetés. Je ne faisais pas mon travail correctement disait-elle ; c'est-Ã -dire que je ne le faisais pas comme elle souhaitait qu'il soit fait. De quoi je me mêle ? A chacun sa spécialité, avait dit le chef ! Chacun dans son pré et les vaches seront bien gardées. Mais Vanessa n'était franchement pas du genre à rester dans son pré. Et bien entendu, ses remarques acides, elle ne les faisait jamais devant les chefs. Elle critiquait tout le monde, y compris les chefs bien sûr et leur nouveau système, mais dès que les personnes incriminées arrivaient, elle leur faisait les plus beaux sourires du monde : tout allait pour le mieux, tout était génial, et cette nouvelle organisation était absolument formidable.
N'empêche qu'on dût prendre quelques intérimaires pour le début, car cet invraisemblable changement d'organisation nous avait fait perdre beaucoup de temps pour se mettre en place ! Les intérimaires n'en revenaient pas de voir un système aussi archaïque et levaient les yeux au ciel quand Vanessa me faisait ses réflexions. Quand elle quittait momentanément le bureau, elles me disaient :
- Mais comment peux-tu supporter qu'elle te parle comme ça ? C'est incroyable ! Moi je lui filerais deux claques !
- C'est une longue histoire, les filles. Mais merci de vos paroles… au moins ça me prouve que ce n'est pas moi qui suis paranoïaque. Mais c'est la chouchoute du chef, soit j'accepte, soit je file ma démission, ils ne veulent pas me licencier.
Je détestais très vite mon nouveau boulot. On faisait la même chose toute la journée. La même tâche, les mêmes touches fonctions sur le clavier, un dossier, deux dossiers, trois dossiers… Et l'autre qui me balançait sans cesse des vannes… et qui venait ensuite me consoler dans les toilettes où je m'échappais pour laisser libre cours à mes larmes.
- Ca ne peut pas durer comme ça, Catherine… il faut que tu prennes du repos...
Pauvre tarte ! Je parle de moi, bien sûr… qui n'étais même pas capable de l'envoyer balader une bonne fois pour toutes. Je souffrais de ces remarques perpétuelles, mais la minute d'après je croyais en son amitié sincère. Vraiment n'importe quoi !
En tous cas, elle avait raison sur un point : ça ne pouvait plus durer. J'allais devenir folle. Ils avaient sans doute raison ; j'étais une malade mentale ; ou bien tout simplement, je n'étais vraiment pas faite pour travailler en entreprise. Bien trop franche, bien trop sincère, bien trop passionnée, bien trop anticonformiste. Il faut aux sociétés des gens formatés, lisses, hypocrites. Tout mon contraire. Des gens qui mentent aux clients avec le sourire. Je ne pouvais pas, je détestais cela.
J'ai craqué. J'ai donné ma démission. Je savais que je n'aurais pas droit aux Assedic mais qu'au bout de quatre mois, en leur prouvant que je n'avais pas agi sur un simple coup de tête mais après un long processus et que je cherchais vraiment du travail, ils pouvaient revoir mon dossier et m'accorder les indemnités. Je me disais que peut-être je pourrais tenter autre chose, trouver une formation pour un job qui me convienne mieux… Tout le monde fût soulagé de ma décision, les chefs redevinrent mes amis et mes collègues retrouvèrent le sourire, surtout Vanessa (quelques mois après mon départ, elle est même passée chef)… Mais moi aussi j'étais soulagée… je ne suis pas rancunière, j'oubliais mes larmes, je commençais à faire des projets. J'avais presque terminé un manuscrit. Soit ma vie professionnelle allait changer en mieux, soit j'allais enfin publier un livre !
Et c'est ainsi que je quittai le Crédit des Dauphins Bleus. Et que je connus alors un nouvel employeur qui lui aussi valait son pesant de cacahuètes : l'ANPE !