Parti de Kinshasa le 11 avril dernier à destination du Portugal, le leader du MLC pourrait retarder son retour dans la capitale congolaise faute d'avoir perçu des signaux positifs pour sa sécurité.
Reviendra ? Reviendra pas ? Ce sont les deux questions qui reviennent dans toutes les bouches au sujet du sénateur élu et leader de l'opposition, Jean-Pierre Bemba Gombo. L'homme séjourne, depuis deux mois, pour raisons médicales , au Portugal. Officiellement pour soigner une fracture provoquée par une chute au genou. En vérité, le président du MLC s'inquiète pour son intégrité physique à Kinshasa où sa résidence a été pilonnée au mortier. Seulement voilà, sénateur élu, Bemba a épuisé le nombre de jours d'absence autorisés, soit 60 jours. Le mandat de député national ou de sénateur prend fin par (?) absence non justifiée et non autorisée à plus d'un quart des séances d'une session , énonce l'alinéa f de l'article 110 de la Constitution. Jean-Pierre estime que les conditions de sécurité sont loin d'être réunies. Les 22 et 23 mars derniers, les soldats appartenant à la garde rapprochée du leader du MLC se sont affrontés, pour l'énième fois, à l'armement lourd, avec des membres de la garde présidentielle (GSSP). Appuyés par des soldats angolais, les GSSP ont pris le dessus au bout de 48 heures de combats sanglants. Bilan : 200 à 600 morts. Jean-Pierre, lui, n'a eu la vie sauve qu'en allant se réfugier à l'ambassade sud africaine jusqu'au 11 avril date de son départ ? en exil ? - pour Lisbonne.
Immunité
Le même jour, le procureur général de la République (PGR) Tshimanga Mukeba a écrit au président du Bureau provisoire du Sénat demandant la levée de l'immunité parlementaire de Bemba en vue d'engager des poursuites à son encontre. Le magistrat fondait sa démarche sur les articles 107 de la Constitution et 110 du Code de procédure devant la Cour suprême de Justice. Dans une analyse publiée dans la rubrique Opinion et débat» de Congoindependant.com, Paul-Gaspar Ngondankoy Ea Longya, avocat au barreau de Kinshasa, écrivait notamment : Le fait même que le PGR ait recouru à l'article 110 du Code de procédure devant la Cour suprême pour demander au bureau du Sénat d'engager des poursuites contre Jean-Pierre Bemba prouve que les faits reprochés à ce dernier ne tombent pas sous le coup de la flagrance ; puisque, dans cette hypothèse, l'autorisation de poursuite n'était pas nécessaire.» Le juriste de conclure : Encore que l'autorisation de poursuites n'est pas synonyme d'autorisation de mise en accusation, il est permis de gager que le retour du Sénateur Jean-Pierre Bemba dans son pays ne posera juridiquement aucun problème, du fait de la non suite légale à une telle requête. Sauf si, comme toujours, la politique prenne le pas sur le droit. Et, en République démocratique du Congo, cette hypothèse n'est guère impossible.» En tous cas, la précipitation du ministre de l'Information et Presse, le PPRD Toussaint Tshilombo Send, à qualifier les faits de haute trahison , a fait dire à plus d'un observateur que le pouvoir en place entendait organiser un procès politique sur mesure dont la sentence ne pouvait être que l'élimination d'un adversaire pour le moins coriace.
Affaire politique ou judiciaire ?
Le sort de Jean-Pierre Bemba ne dépend pas de moi. Il est entre les mains du président du Sénat , déclarait Joseph Kabila, dimanche 3 juin, lors de la conférence de presse tenue à Brazzaville avec son homologue Denis Sassou Nguesso. Dans les milieux des bembistes , ces propos on t été accueillis avec méfiance. Joseph Kabila est un homme extrêmement fourbe. Il n'a aucun sens de la parole donnée. Jean-Pierre Bemba est victime de sa naïveté et surtout de sa tendance à n'écouter personne . L'homme qui parle est un membre du MLC. Que va faire le Sénat ? Interrogé à ce sujet par l'hebdomadaire parisien Jeune Afrique , Léon Kengo wa Dondo, président du Sénat, a eu ces mots : Je considère que ce problème est éminemment politique. Il ne faut pas en faire une question judiciaire qui risque d'exacerber la situation et l'opinion . Pour Kengo, il faut un règlement politique de ce dossier . Sera-t-il entendu par les autres membres de la Chambre haute, agissant ad referendum, sur injonctions des faucons» du clan kabiliste, décidés apparemment à appliquer la solution finale ? En attendant, le retour de Bemba paraît, à court terme, de plus en plus improbable indique une dépêche de l'AFP. Citant un observateur occidental, la dépêche de préciser que la situation est bloquée et qu? il n'y a aucun dialogue entre les parties . La même source de souligner que Bemba veut des garanties de sécurité et le camp Kabila n'est pas prêt à la moindre concession . Certains proches de Bemba confirment que le Chairman n'a toujours pas de garantie de protection alors que selon l'accord du 29 octobre (passé entre les deux présidentiables le jour même du vote) prévoyait que le gagnant s'engageait à assurer une sécurité rapprochée au perdant . Un conseiller à la présidence ne va pas par le dos de la cuillère : "Qu'il rentre s'il veut ! Il aura droit aux 12 policiers prévus par le décret présidentiel (de novembre 2006) pour chacun des anciens vice-présidents . Selon un autre observateur, "le retour de Bemba n'arrange personne. Il est difficile de savoir s'il veut réellement lui-même rentrer, alors que la justice a demandé (en avril) la levée de son immunité parlementaire".
L'exclusion
Le PGR Tshimanga Mukeba a réaffirmé à l'AFP que "si les immunités de M. Bemba, accusé notamment d'atteinte à la sûreté de l'Etat, sont levées comme nous l'avons demandé, il sera poursuivi devant la Cour suprême de justice". Si son exil sanitaire devenait officiellement politique, se poserait la question de l'avenir d'une opposition parlementaire décapitée et déjà très divisée, estime un analyste politique. Au-delà, c'est le devenir de la transition démocratique en RDC qui sera en question, selon cette source qui s'interroge sur la position que prendra la communauté internationale qui "a investi plus de 500 millions de dollars dans les élections de 2006. Citant Fidèle Babala, directeur de cabinet de l'ancien vice-président Bemba, une dépêche de Reuters datée 9 juin indique que Bemba va, pour des raisons de sécurité, demeurer au Portugal . "Il ne rentrera pas aujourd'hui", a déclaré Babala. Ajoutant : "Vous avez vu ce qui s'est passé en mars. Qu?a-t-on fait pour garantir que cela ne se reproduira pas ?". Lors d'un entretien avec des journalistes kinois, le 14 octobre 2006, à deux semaines du second tour de la présidentielle, Bemba Gombo déclarait notamment que dans une démocratie les chars n'ont pas de place dans la rue . Attaquer la résidence d'un adversaire politique, ce ne sont pas des actes démocratiques , ajoutait-il avant de marteler ces mots : Je crois qu'une des leçons qu'on peut tirer de l'histoire de notre pays qui ont provoqué d'ailleurs les deux guerres, c'est l'exclusion. L'exclusion politique. C'est une erreur qu'il ne faudra plus commettre . Questions : Que va faire Jean-Pierre Bemba ? Va-t-il prendre une retraite politique anticipée ? Va-t-il attendre son heure au moment où tous les analystes semblent convenir sur le fait que Joseph Kabila fait de moins en moins illusion sur ses capacités à conduire le Congo et les Congolais sur le chemin du renouveau ?
B. Amba Wetshi (avec AFP et Reuters)