Le vent se lève. C'est un instant suspendu, une seconde de solitude vécue comme une épiphanie, mais pour révéler quel secret ? Et à qui ? Pas à moi, en tous cas. Il y a bien longtemps que j'ai appris à ne rien attendre de la solitude que des déceptions.
Je voulais t'écrire aujourd'hui, à toi et à personne d'autre. Je voulais te parler de ce rire qui m'a saisie tout à l'heure, cette réaction purement physique, incoercible, presque douloureuse dans son absolue vacuité, et pourtant si belle. Je voulais te raconter cet instant fugitif de bonheur qui est passé si vite et qui m'a laissé un goût d'enfance en partant. Mais voilà , c'est déjà fini, et je me retrouve devant mon clavier sans savoir que dire. Il y a une Vierge à l'enfant à côté du bureau. Dehors le temps tourne à l'orage, je voudrais qu'il pleuve enfin, comme si cela pouvait me libérer, comme si j'allais rendre grâce à quelque divinité obscure en écoutant monter le tonnerre, comme si le seul exutoire encore à ma disposition était la croyance enfantine en une nature vivante et pensante. J'avais l'intention de te parler de ma joie, et comme d'habitude il n'y a rien à en dire. Juste qu'elle est. Ou qu'elle a été, aussi brève que frustrante. Je ne sais pas dire le bonheur.
Je devrais me contenter de regarder, aujourd'hui. Regarder les nuages s'assembler. Laisser mon corps réagir à la soudaine tension de l'atmosphère. Savourer, pour une fois, sans vouloir le retenir, l'instant présent. Peut-être durera-t-il plus longtemps d'être simplement vécu. A-t-il besoin d'être dit pour exister ? Suis-je à ce point incapable de prendre ce qui m'est donné ?
Je voulais te dire ma joie, aujourd'hui. Et je n'y arrive pas. Je vais refermer mon ordinateur, aller me promener quelques instants sous le vent. Je vais sortir respirer ce bonheur qui m'échappe. Comme toujours, à toi, toutes mes pensées.