" Tu as tout pour être heureuse " est une phrase très culpabilisante. Elle enlève toute possibilité de se demander si on est vraiment heureuse, si on a vraiment la vie qu'on voulait. Elle oblige à adhérer à des standarts de bonheur qui n'ont rien de personnel. Elle enferme dans une norme de réussite sociale et affective.
Je me suis allongée deux fois par semaine, et j'ai pleuré ( et aussi ri) pendant six ans sur le divan de quelqu'un qui entendait mon chagrin.
Un des a-priori sur la psychanalyse veut que ce soit narcissique. Narcissique ? Effectivement, pendant six ans, j'ai parlé de moi. J'ai arrêté d'y penser obsessionnellement pour en parler. Et du coup j'ai parlé de beaucoup d'autres choses. J'ai canalisé mon chagrin, deux fois par semaine. Par voie de conséquence, j'embêtais moins mes amis avec mon moi et mes problèmes. En apprenant à m'écouter, je les écoutais mieux. Quand on se rencontre soi, on est mieux à même de rencontrer l'autre, parce qu'on va mieux, et qu'on s'oublie... Parler de soi débarrasse de soi. Je me suis ouverte, il y avait enfin de la place pour l'autre en moi, sans reproches, sans culpabilité.
J'ai cessé d'écrire sur moi, non que ce soit mal en soi, mais ce moi encombrant m'empêchait d'accéder à une forme, à quelque chose de tenu et d'inventif. J'ai pu passer par des personnages, jouer avec les voix et les niveaux de texte, et m'adresser à cet autre qu'est le lecteur. Du coup, paradoxalement, l'écriture devient à la fois plus personnelle ( quoi de plus banal qu'une névrose, au fond ? ) et plus universelle. En parlant sur le divan de mes problèmes, en les cernant, en les mettant à leur juste place,je cessais aussi de considérer l'écriture comme une thérapie, et j'étais plus ouverte au plaisir de l'autre.