J'ai 22 ans. L'âge éponge. Celui où on croit à nos propres mensonges. Rien de trop beau pour des cervelles d'animaux. Avec Marc on s'est bu quelques bières, on s'est enfumés de quelques gringos. Puis on s'est tapé chacun une mescaline. D'la criss de bonne…
Viens-t'en Marco, on s'en va au Sieur! Le zouf dit oui, esti d'épais…. On se fume un autre gringo, plus de bière alors une shot de téquila for the road, le reste de la bouteille dans les culottes à Marco, bien tenue par la ceinture pour ne pas nous faire faux bond, direction Longueuil beach…
Au Sieur il y a la gang. Les gars, les filles, les fuckés, la peau. Et puis de la bonne musique. Du Yes qui fait planer, du Led Zep qui fait triper sur Page et Plant, du Thorogood qui fait tout casser… Tout en connaissant Jeff, le DJ, que tu invites à fumer et puis qui met toutes les tounes que tu veux bien lui demander.
J'embarque sur ma moto, en titubant comme il se doit mais en riant parce que c'est pas important. Marco s'allume un joint, s'assure que la déesse Téquila tombera pas, let's go mon Dan… Le Dan il part, tout heureux de sentir la bête sous son cul, buzzé, ben gelé….
Le fleuve est beau vu de la 132. Il défile le fleuve, il va pas dans la même direction que moi je me dis. Tellement drôle ce fleuve qui se fout de ma gueule… Marco me tape sur l'épaule pour m'offrir une shot, j'accepte, perd la route de vue le temps d'une rasade, retourne voir le fleuve, esti qu'il est beau ce soir-là le fleuve… Marco est crampé comme un carton qui peut à peine plier.
Salut la gang, une bonne moitié a le même pusher alors les mescalines sont dans presque tous les yeux. Ça délire fort, Jeff est en grande forme avec son trip de vinyle qui nous remplit les oreilles, les filles sont belles. Méchant party…. Moi puis Marco on s'enfile le reste de téquila avant de se rigoler une bière. Il était temps, j'avais soif…
Mais ne voila-t-il pas que le Dan a le goût de revoir le fleuve, de le voir aller dans le même sens que lui. Il est si beau le fleuve…. Salut la gang. Salut Marco qui veut rien savoir du fleuve, Élaine est trop belle pour lui cette fois-là .
J'arrive à ma moto, halluciné par l'étrangeté de la rue St-Charles qui n'est pas comme d'habitude, met mon casque, sort les clés, échappe les clés, ne retrouve pas les clés. Pourtant tombées à mes pieds, et puis j'ai pas des grands pieds . Esti de clés…. J'ai beau regarder partout, refaire le même trajet avec mes yeux pour repérer ces petits bouts de métal essentiels pour aller au ciel: rien à faire… Vanished in the haze je me dis…. Je me chante des chansons stones, me colisse de tout en laissant mon casque sur le siège de la moto et en prenant un taxi qui passe justement par là .
C'est pas pareil le fleuve vu d'une fenêtre de taxi, même ouverte. Le chauffeur rigole comme j'ai rarement vu un chauffeur rigoler. Pierre-Léon en aurait eu long à raconter mettons….
Arrivé chez nous je ne me souviens plus trop trop de ce qui s'est passé, mais ça finit par un genre de coma je crois. Un arrêt des sens, une fin de cohérence.
Le lendemain en me réveillant il y a mon linge garroché partout, mes souliers pas délacés et puis un set de clés juste à côté, qui traîne sur le plancher. Un set de clés perdu sur St Charles, tout près d'un délire sur roues, d'une machine infernale, d'une fin du monde de fou.
Je n'ai jamais su ce qui s'était passé ce soir-là . Mais depuis je sais qu'il y a un ange gardien qui veille sur moi. Je ne sais juste pas pourquoi….