Cruelles désillusions
On part en volontariat pour réaliser un rêve, un projet, ou tout simplement du fait d'une insatisfaction profonde en France qui engendre l'envie de sortir de la routine et faire quelque chose de plus intense. C'était depuis mes quatorze ans que j'avais envie de partir vivre au Proche Orient. Quelle joie donc quand le père blanc Bernard Lefèbvre m'a proposé de partir à Jérusalem dans le cadre de la DCC. Je pensais aussi que je pouvais en retirer des avantages du point de vue professionnel. Auparavant, il était allé droit au but, sans détours posant les bonnes questions, très directes. Réputé fragile, artiste , inadapté, sensible, complexé, on prédisait que je ne tiendrai pas deux semaines, j'ai tenu deux ans d'affilée à Jérusalem, je n'ai donc plus de questions à me poser à ce sujet, les faits parlent d'eux-mêmes. Ils ridiculisent les jugements à l'emporte pièce que l'on portait sur moi, jugements dus au fait que je débordais certainement du cadre.
Dans d'autres pays, le volontariat est un passage quasiment obligatoire, ou du moins un voyage lointain, on considère que c'est une manière très efficace de se former empiriquement, de mûrir, d'être plus fort, en dehors même du fait de possèder couramment une ou plusieurs langues étangères, en Allemagne, en Grande Bretagne, en Israèl d'ailleurs, les jeunes en passent par là. En France, c'est considèré comme une expérience sympa que l'on vous écoutera raconter, pas trop longtemps, au mieux, sinon (d'après ce que j'ai entendu), on vous dira que c'est inutile, y compris pour la langue, fantaisiste voire un peu suspect, certains allant jusqu'à dire qu'il y a assez à faire en France pour aller à l'étranger, sans parler des réactions de jalousie, dans notre beau pays, ce qui a l'air hors-norme fait instantanément peur. Professionnellement, cela vous fait considèrer comme un instable alors que les compétences développées seraient certainement plus intéressantes pour l'administration ou des entreprises que celles de bien des diplômes ou bêtes à concours.
J'ai pourtant essayé comme d'autres volontaires de participer à la Validation des Acquis de l'Expérience, d'accepter les règles très contraignantes de ce genre d'organismes, j'ai passé je ne sais combien de concours, mais rien n'y fait, pour eux c'est comme si nous n'avions rien fait, comme si ce que nous avions vécu ne nous avait pas changés à vie, comme si cela n'avait rien apporté : j'en veux pour preuve le cas de la plupart des volontaires rentrés en France, pour ceux qui y sont restés et qui ne sont pas retournés ailleurs. Salut à tous en passant, vous comprendrez tout de suite ce que je veux dire...
Contractuel depuis six ans, mon expérience de professeur de Français Langue Étrangère peut être considèrée comme un atout assez gigantesque pour l'enseignement des Lettres en milieu dit difficile car en plus je parle arabe de quoi tenir une conversation quotidienne et les gros mots ce qui est bien utile, j'ai fait cours devant des classes qui n'avait pas été scolarisées depuis 7 ans. J'ai en main quelque chose que les élèves IUFM ne sont pas extrêmement nombreux à avoir comme tous ceux qui ont connu cette expérience. Là aussi, c'est comme si je n'avais rien fait. La plupart du temps, cela gêne même car ça remet en cause des préjugés confortables ou une routine ronronnante.
Parfois j'ai la tentation de me dire, quand je suis en colère, que la France est un pays de culs-serrés, de petites gens qui ont foutrement peur que quoi que ce soit gêne ou dérange leur petit train-train quotidien, y compris les subversifs officiels dont la plupart ne poseront jamais les vraies question, y compris le milieu dit artistique ou créatif (j'en veux là pour preuve une amie qui vient enfin de publier un roman chez Denoël après s'être vue repoussée, écrasée par de petits coqs dressés sur leurs ergots qui n'avaient aucune compétence en matière littéraire mais profitait abusivement de leur pouvoir). J'ai aussi envie de me dire que la France est un pays d'élagueurs qui coupe tout ce qui dépasse, tout ce qui pourrait faire changer les choses, faire évoluer la situation, la plupart se contentant de vivre dans le présent perpétuel qui semble être la norme depuis la crise de 73. D'aucuns diraient aussi que la France est un pays de petits chefs, de hiérarchie sociale figée, de clientèlisme élevé au rang d'art. Mais cela ne sert pas à grand-chose car pour éluder le problème on vous cataloguera dans un tiroir politique bien confortable.
Et les anciens volontaires, d'où qu'ils soient, apportent quelque chose qui manque cruellement à la majorité des personnes que l'on rencontre en Occident à de rares exceptions, le cynisme y étant généralisé car "voyez-vous il faut bien vivre" (je me demande souvent en quoi les compromis abominables auxquels beaucoup se laissent aller sont garants de leur survie alimentaire...) : Et cette chosse c'est la générosité de coeur...
Enfin, c'est là bas, en Israèl/Palestine que j'ai été le plus heureux, je voudrais que ce ne soit pas en pure perte...