A quand remonte la première fois que j'ai entendu Max Roach ? Je ne sais plus très bien. C'était peut-être bien sur Saxophone Colossus de Rollins. A moins que ce ne soit aux côtés de Monk, ou Mingus, ou Bird...
Peu importe. Pendant quelques temps, Max Roach n'était qu'un nom de batteur bop parmi d'autres. Qui revenait souvent, mais auquel je ne faisais pas plus attention que ça. Ma découverte du jazz se focalisait alors sur les "leaders" naturels : saxophonistes, trompettistes, pianistes. Jusqu'au jour où j'ai emprunté We Insist ! Max Roach's Freedom Now Suite à la médiathèque municipale. Subitement, Max Roach n'était plus un batteur, mais l'auteur d'un des disques qui m'a le plus marqué. Un sommet de musique afro-américaine (bien plus que de "jazz"), avec le chant d'Abbey Lincoln qui me paraissait anticiper de dix ans celui de Jeanne Lee sur Blasé de Shepp. Un disque qui dépassait les genres et autres chapelles auxquels on tient quand on commence à s'intéresser au jazz. Un disque à la musique terriblement ancienne et absolument moderne à la fois. Une richesse ryhtmique qui s'accompagnait d'une netteté, d'une clarté, qui m'a conduit à écouter les disques sur lesquels jouaient Roach d'une autre façon. Plus attentive au discours du batteur. Une attitude qui s'est étendue aux autres batteurs, qui a donc quelque part changé ma manière d'entendre la musique. J'ai alors entamé ma carrière de roachophile : le quintet avec Clifford Brown (sans doute mon groupe de bop préféré), le trio avec Ellington et Mingus et son équilibre errigé en modèle du jeu à trois, les disques du label Debut fondé par Roach et Mingus (dont The Quintet - Jazz at Massey Hall avec Bird, Dizzy, Bud Powell et les deux intéressés), les duos avec des héros de la free music à la fin des seventies (Braxton, Shepp, Cecil Taylor, Abdullah Ibrahim)...
Max Roach, c'était donc un style singulier, facilement identifiable, mais en même temps l'assurance d'éviter les redites. Il aura accompagné toutes les évolutions stylistiques du jazz de ces soixantes dernières années. La liste des musiciens avec lesquels il a joué suffirait à dresser une histoire quasi complète du jazz depuis la seconde guerre mondiale. Une histoire branchée sur l'autre histoire, politique, avec ses nécessités (les droits civiques, la lutte contre l'apartheid) et ses excès (le maoïsme affiché et assez tardif, fin 70s, des duo avec Shepp). Max Roach représentait l'une des dernières expressions de la modernité, comprise comme processus de progrès perpétuel (esthétique, politique...), qui s'est brisée avec l'essouflement du rêve révolutionnaire face aux révélations sur les totalitarismes rouges et avec le triomphe de l'éclectisme post-moderne qui a substitué l'esthétique du recyclage et du zapping à la recherche de l'épure.
Ecouter Max Roach, c'est nourrir cette nostalgie de la modernité. Une expérience pas si éloignée de la vibration que je ressens face à une toile de Malevitch ou une réalisation de Mies van der Rohe. L'élégance de la clarté. La netteté des lignes. L'évidence de l'équilibre.
Pour s'en convaincre, je ne saurais trop vous conseiller d'aller lire, et écouter, l'hommage rendu par Destination Out au batteur.