
Elle a marché, je l'ai vue. Tout doucement, elle s'est approchée du bord de l'étagère de la cuisine. Je regardais dans la rue, par la fenêtre ouverte, et j'ai vu son reflet doré bouger dans la vitre sale, elle ne savait pas que je pouvais la voir. Ses cheveux dans le vent, son enfant dans les bras, elle allait droit vers le soleil. Puis le rayon magique s'est éteint et ses pas aussi mais elle a marché, je l'ai vue. Et je t'ai revu, toi, Joseph, caresser le morceau d'olivier qu'on avait trouvé au hasard d'un arrêt pique-nique en revenant des vacances dans le midi et qu'on t'avait ramené, précieux fossile, parce que tu répétais toujours n'importe quel fruitier, si vous trouvez, mais l'olivier, c'est ce qu'il y a de mieux, ce bois-là, même mort, il vit... Mais, dans le coin, les oliviers, y'en a pas. Alors on ramenait bouts de poirier, de merisier, de cerisier, tu souriais de l'aubaine et, après quelques caresses muettes, tu plantais, papy vaudou, les ciseaux à bois ici et là dans le tronc offert et, de tes mains, je regardais naître un bestiaire magique parfum résine. Les faons bondissants, c'est ce que je préférais et aussi les échassiers fragiles, mais tu ne savais jamais au début. Tu disais, c'est le bois qui décide, dans ses veines, si tu regardes bien, il y a déjà le plan à suivre, les contours planqués dans les anciens chemins de sève, les noeuds à éviter, le sens des fibres à respecter, tout est là, regarde, me disait-il, je ne voyais rien, il prenait ma main dans la sienne pour la promerner doucement sur le bois, là, disait-il encore, tu le sens, le bois est plus dur, ce sera le corps, on creusera la partie plus tendre pour obtenir les membres, je fermais les yeux, attendant la vision, je ne sentais rien que les échardes vicieuses se planter dans ma peau et j'en pleurais parfois de rage. Mais pourquoi je vois rien, moi? rouspétai-je. Il faut avoir l'habitude, me consolait-il, et aussi l'amour. L'amour? m'étonnai-je. Oui, l'amour, de la matière que tu travailles, du bois, de l'arbre qu'il a été. Et je regardais ses mains immenses, battoirs phénoménaux, pognes de combat, paluches extra-luxe, effleurer délicatement la bûche grossière, en faire tomber les premiers copeaux, cajoler cette forme qui m'échappait encore... Soudain il a levé la tête, m'a regardée et souri ce coup-ci, c'est elle, c'est la Maïré. Tu verras, elle va être belle! Il m'a assise sur ses genoux, a pris son gros crayon rouge de charpentier et a commencé son dessin. Tu vois, là, son visage et ses cheveux, peut-être un voile, et puis le départ du bras qui soutiendra l'enfant et la robe qui descend jusqu'en bas. L'important, c'est de touver la ligne. La ligne? demandai-je. Oui, la ligne de vie, celle qui animera toute la scupture, qui la rendra vivante. Tu la regarderas et tu la verras marcher... Je ne voyais pas grand chose encore dans le morceau d'olivier mais, dans les yeux de Joseph posés sur le bois brut, même si je ne le savais pas encore, ce que je voyais c'était un peu de ce mystère unique qui vient du fond de l'homme et qu'on appelle création. Ensuite, c'était une histoire entre eux deux, Joseph et Maïré. Des jours durant, dans l'atelier, il restait penché sur le grand établi, étau, scie, ciseaux, limes, sciures, craquements, bruits métalliques des outils, pinceaux, vernis, séchage. Naissance. Un jour, au retour de l'école, il m'attendait, le sourire aux lèvres. Tu veux la voir? Et je glissais ma main dans la sienne où elle se perdait, mon coeur battait, on entrait. La voilà. La Maïré. J'étais émue. Je ne savais pas quoi dire, je murmurais elle est belle... Et, celle-là, Il me l'a donnée je l'ai faite pour toi. Tu penseras à moi en la regardant, plus tard, et aussi à l'olivier qu'elle était, hein? Peut-être même qu'un jour elle te racontera son histoire d'arbre et que tu la verras marcher. Tu me crois? Je n'avais rien dit alors. Maintenant, je te réponds oui, Jo, je te crois, je viens de la voir marcher et je remercie souvent ce morceau de vieil olivier par la grâce duquel, encore aujourd'hui, si longtemps après, même mort, tu vis...