Seul le soleil éclaire ses mains. Je n'ai jamais osé prendre une photo de Christiane Quincy, ma voisine, depuis que j'ai débarqué sur cette terre. Un jour, j'ai profité de ce brin de pénombre pour la saisir avec comme prétexte mon téléphone portable que j'ai faussement collé à proximité de mon oreille. Ce ne sera pas la seule image que je garderai d'elle. J'en recense des milliers dans ma mémoire. Je l'appelais mémé, pour imiter France, son unique protecteur. De retour de voyages, je leur apportais des bonbons parce des fleurs, ils en avaient plein leur jardin.
Un étrange attelage que ces deux-là . Une belle-mère et son gendre partageant depuis dix ans un quotidien issu du 19ème siècle dans ses fragiles apparences. Une fermette en bordure de route et quelques lopins de terre. Une vie rude faite de bûches jetées dans la cuisinière pour "l'eau chaude". De plats mijotés sur la plaque en fonte. De rires, de longs silences, de regards complices.
Ils avaient en commun une identique énergie à vivre aussi simplement que fraternellement. France avait quitté la capitale dès que sa retraite avait sonné et s'était installé dans cet "endroit de rêve".
- Moi vivant, jamais elle n'ira rejoindre ce flot de vieux qui remplissent les mouroirs. Je l'emmènerai jusqu'à cent ans."
Elle vient de partir. Tout doucement. Quatre heures avant de fêter son 99ème annivesaire.
- Maman, réveillez-vous !!!"
Les jambes étaient déjà raides.
- Ma mémé, ouvrez les yeux !"
France avait trop bien reconnu les signes de cet abandon à la mort.
Abasourdi par la malveillance du comptable invisible.
Christiane était née dans ma maison familiale en août 1908. Son mari travaillait les terres des autres. De mon grand-père notamment. Le dos courbé par le binage, le piochage, le bêchage. La casquette bleue vissée sur un crâne en sueur, hiver comme été. J'ai beaucoup appris en l'observant. Je n'ai jamais entendu son prénom. Tout le monde l'appelait Quincy.
J'ai tissé des liens prodigieux avec ces damnés de la terre aux accents morvandiaux.
Christiane va rejoindre son Quincy demain après-midi. Il y aura encore quelques pelletées de terre et la boucle sera bouclée. Celle de ce Morvan naissant à quelques pas de Vézelay. C'est à mon tour désormais de veiller sur France. Cet ancien ouvrier métallurgiste appartient à la France de tout en haut. Celle qui s'est dotée de quelques titres de noblesse à la force du poignet, jusqu'au dernier soupir.