De nombreux livres sont parus pour dresser le bilan de Jacques Chirac. La plupart dressent un portrait apocalyptique de notre ancien président. Pierre Péan a choisi le parti inverse. Retour sur un bilan meilleur que beaucoup veulent bien le dire.Alors bien sûr, le bilan de Jacques Chirac comporte des parts d'ombre. Beaucoup penseront aux affaires bien sûr mais Pierre Péan souligne avec justesse qu'elles ne concernent que le financement du RPR et jamais un enrichissement personnel, et qu'il s'agissait d'un système qui concernait tous les partis. J'ajoute que j'ai bien du mal à croire que le premier secrétaire du Parti Socialiste de 1981 à 1988, Lionel Jospin, soit blanc comme neige? On peut également souligner les deux échecs électoraux majeurs de la dissolution de 1997 et du référendum sur le TCE en 2005. Enfin, c'est surtout sur la lutte contre la fracture sociale , promise lors de la campagne de 1995 que beaucoup critiquent l'ancien président. L'écart entre la tonalité séguiniste de la campagne et la pratique gouvernementale d'Alain Juppé était il est vrai significatif...
Néanmoins, après 12 ans de présidence, le bilan sur la fracture sociale n'est pas si mauvais. Le chômage est ainsi passé au plus bas niveau depuis 25 ans. Certes, ce n'est qu'une bataille de gagner, mais c'est la plus grande inflexion après 30 ans de hausse. Le SMIC a également été augmenté de plus de 20% en 5 ans. Et, contrairement à ce qui s'est passé de 1997 à 2002, le nombre de logements sociaux a beaucoup augmenté de 2002 à 2007. Jacques Chirac a également eu la volonté de se battre pour les handicapés, comme le montrent les nombreuses lois qu'il a fait passer au pouvoir (1975, 1986 puis une fois élu président). Alors que nombre d'enfants handicapés scolarisés est resté stable de 1997 à 2002 autour de 90 000, cinq ans après, ce sont 160 000 enfants qui sont scolarisés, un progrès majeur mais peu connu. Sur la réduction de la fracture sociale, Jacques Chirac a fait mieux que les gouvernements socialistes.
Mais surtout, Jacques Chirac restera dans les livres d'histoire comme l'homme qui a su dire non à la guerre injuste et mal préparée des Américains en Irak. L'histoire a tranché : c'est Georges Bush qui était arrogant et Jacques Chirac clairvoyant. Ce véritable souffle gaullien a été entendu dans le monde entier et a replacé la France comme un pays qui compte. Jacques Chirac a sans doute permis d'éviter un véritable conflit de civilisation entre l'Occident et le monde arabe. Car si la France avait suivi la guerre américaine, qu'est-ce qui aurait pu montrer au monde arabe que l'Occident n'était pas uniquement peuplé d'occidentaux méprisants pour leur culture et désireux d'imposer par la force et pour des raisons de complaisance leurs intérêts. Dans plusieurs siècles, les historiens en parleront sans doute encore.
Alors que beaucoup de journalistes attaquent le bilan de Jacques Chirac en matière de finances publiques, un examen plus approfondi des chiffres montre qu'au contraire, il a été un président soucieux des deniers publics. Après tout, c'est lui qui a fait baisser le déficit budgétaire de moitié, de 6 à 3% du PIB de 1995 à 1997, pour faire l'euro. De même, alors que Lionel Jospin lui avait laissé en 2002 un déficit supérieur à 3% et en rapide dégradation, Jacques Chirac laisse un déficit de 2,5% en baisse sensible, malgré une conjoncture peu favorable. Enfin, c'est un président qui aura sauvé 10 000 vies et évité 100 000 blessés en faisant de la sécurité routière une véritable priorité, quand tant de gouvernements avaient échoué auparavant.
Et puis, Jacques Chirac, c'est un homme politique pas comme les autres. C'était un président qui aime sincèrement et profondément ses compatriotes, et pas le reflet de lui-même qu'il trouve dans leurs yeux. Cet amour sincère, déclamé lors de sa dernière intervention télévisée, se sentait quand il allait à la rencontre des Français. Ce n'était pas vraiment le cas de ses deux prédécesseurs et ce n'est pas ce qui ressort de Nicolas Sarkozy non plus. Jacques Chirac était un président modeste, étranger à la vanité fréquente de la fonction? Et pourtant, c?était un président très cultivé avec une vision profonde du monde et du dialogue entre les civilisations. Quoiqu'on en dise, Jacques Chirac était un serviteur de l'Etat et c'est sans doute ce qui l'a animé pendant plus de 40 ans. Je crois que les Français finiront par regretter l'homme.
Mais ce portrait flatteur a quand même des parts d'ombre. Quelles étaient les véritables motivations de Jacques Chirac ? Le livre de Pierre Péan ne parvient pas à clarifier cette questions pourtant importante. Quelles étaient les convictions profondes de Jacques Chirac ? La thèse de l'auteur est que Jacques Chirac était un radical-socialiste, un homme de gauche. La thèse est peut-être juste mais on peut se demander si finalement Jacques Chirac n'était pas simplement un homme d'action, sans convictions fortes arrêtées, d'où le poids de son entourage et certaines incohérences? En outre, il a contribué à introduire le quinquennat, qui pervertit l'esprit de nos Institutions. Le choix de Jean-Pierre Raffarin comme premier ministre en 2002 n'était sans doute pas très inspiré : rarement un premier ministre aura été aussi peu respecté par sa majorité. Enfin, de manière assez incohérente, alors qu'il aura été l'homme du non à Georges Bush, il aura aussi été celui de la réintégration de la France dans l'OTAN.
L'histoire tranchera mais je suis persuadé que le portrait de Jacques Chirac sera plus équilibré que ce que de nombreux polémistes affirment aujourd'hui.
Source : L'inconnu de l'Elysée, Pierre Péan