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Ténèbres
Il a été fait allusion récemment à la victoire de Graham Hill et Joachim Bonnier aux 12 heures de Reims 1964 sur leur Ferrari 250 LM. Or l'anglais à l'élégante moustache consacre dans son autobiographie Life at the limit[1], déjà citée dans ces colonnes [2], un assez long passage à cette course qui les vit s'opposer, son équipier barbu et lui, hérauts des couleurs rouge et bleu du colonel Hoare, aux glabres Surtees et Bandini sur une machine identique, mais d'usine et arborant une robe rouge et blanche.
Il m'a paru intéressant de proposer une synthèse de ce récit mettant l'accent sur les conditions de conduite qu'impliquait une course dont le départ était donné de nuit. A cette occasion, j'ai pris quelques libertés avec le texte anglais mais je pense que la teneur n'en est pas fondamentalement altérée. Cela valait mieux, de toute façon, qu'une tentative de traduction au sens technique du terme, dont le résultat aurait pu me faire passer pour l'auteur des traductions Solar de sinistre mémoire?
Or donc, sur le coup de 23 heures 59, en ce samedi 4 juillet 1964, notre héros ainsi que ses collègues faisaient face aux voitures alignées en épi le long des stands du circuit de Reims-Gueux baignés de lumière tandis que le reste du parcours stagnait dans une nuit d'encre.
 Au baisser du drapeau, Graham Hill joua semble-t-il les Stirling Moss puisque sa Ferrari, lancée en un superbe travers, jaillit la première de son emplacement de départ, suivie de près par la Ford 4,5 litres de Richie Ginther. Le scénario de la course, toutefois, ne tarda pas à se dessiner. Avant même la fin du premier tour, au moment où il abordait le virage de Thillois, le pilote de la Ferrari rouge et bleue fut doublé par John Surtees, lancé like an express train et qui n'eut d'autre ressource que de s'engouffrer sur une voie de garage, autrement dit, dans l'échappatoire ! Le ton était donné. Allait s'ensuivre une farouche bataille, qui se déroula sur une piste plutôt étroite, à des vitesses frisant parfois les 290 kilomètres-heures ( 180 mph ) et surtout, durant les premières heures, essentiellement dans l'obscurité.
Déjà, lors du départ, Hill avait pu expérimenter la difficulté de la chose. Aussitôt après avoir quitté la zone des stands et le temps que ses yeux s'accommodent, il éprouva le sentiment d'affronter un trou noir : ses phares se révélaient à la limite de l'inutilité et, pour ne rien arranger, sa rétine était titillée par les éclats de lumière dispensés, via son rétroviseur, par les optiques des voitures qui le suivaient !
On sait que ce moment délicat fut cependant surmonté. Mais il se renouvela inéluctablement, quoique, dès lors, anticipé. Les voitures franchissaient à pleine vitesse la zone des stands violemment éclairée puis se retrouvaient sans transition dans le noir, dès le sommet de la légère bosse qui marquait la fin de cette zone. Exactement à cet instant, il fallait lever le pied une fraction de seconde puis inscrire la voiture, en une belle et bonne dérive, dans la fameuse courbe à droite qui suivait et se négociait quasiment à fond, tout en veillant à ne pas être déstabilisé par l'effet de l'aspiration. Et cela, tout après tour, jusqu'au lever du jour.
C'est pourtant avec une certaine jubilation que Graham Hill a livré ces souvenirs. C'était pour lui la course automobile dans toute sa splendeur, même si l'exercice présentait un côté hair-raising ?
 La course se joua cependant de jour, au cours des deux dernières heures. La menace Ford ayant fait long feu, l'équipage anglo-suédois réussit à prendre l'avantage à la faveur d'un arrêt prolongé de Surtees, dont les plaquettes de freins étaient worn out . Lequel Surtees reprit la piste déchaîné ( going like a dingbat ), revenant sur Bonnier à raison de 3 ou 4 secondes au tour. Mais, tout à coup, la Ferrari rouge et blanche se fit attendre, puis finit par apparaître au ralenti. Dans son rush désespéré, le futur champion du monde avait bloqué une roue au freinage et l'un des pneus avant, déjà bien fatigué, avait explosé ! Le chemin de la victoire était grand ouvert aux tenants de la pilosité (mais non de la frilosité?).
Laissons Graham Hill conclure : It was a most exciting race and one of those unforgettable experiences[3].
Signé Professeur Reimsparing
[1] HILL (Graham).- Au Seuil du danger(Life at the limit). Préface de Gérard Crombac. Coll. ?Sport 2001?, Ed. Solar. Paris, 1971, 318 p. [2] Voir la bibliographie [3] Ce n'est pas l'auteur de ces lignes qui le contredira, même s'il a ici une petite pensée pour Jean-Pierre Beltoise, dont l'accident survint cette même nuit, et si, spectateur anonyme de la tribune principale, et littéralement frigorifié, il dut déclarer forfait sur le coup de 2 heures du matin, sans s?être douté une seconde des exploits auxquels les ténèbres qu'il venait de côtoyer contraignaient les pilotes?
Graham Hill/Jo Bonnier, Ferrari 250 LM, 12 heures de Reims 1964 © Pr Reimsparing John Surtees/Lorenzo Bandini, Ferrari 250 LM, 12 heures de Reims 1964 © Pr reimsparing
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Source : hautetfort.com
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