Si le bonheur prenait des vacances cet ete, cela devait sans doute etre du cote de Krasnoiarka, sur les bords de l'Yrtich. Nous avons tous les deux passe des moments merveilleux.
Revenons en arriere, trois semaines auparavant. J'embarque en compagnie de quelques etudiants russes et trois allemands pour 640km de piste en autobus. Nous longeons l'Yrtich, large fleuve passant a Omsk et se jetant dans l'Arctique ; destination Ist Ichim, le bout de la route : impossible de continuer plus loin. Le trajet dure quatorze heures, et les paysages sont magnifiques ; entre de nombreux bosquets alternent prairies, ruines post sovietiques et villages perdus. De temps en temps, entre deux collines, nous apercevons l'Yrtich ; la Siberie, contrairement a ce qu'affirment nos mappemondes a grande echelle, n'est pas plate, et c'est un plaisir de s'y promener et d'y profiter de vues toujours plus grandioses : forets, rivieres sauvages...
Nous sommes accompagnes par Evgeniev, le directeur de l'expedition. C'est un baroudeur de 45 ans, qui a perdu la moitie d'un pied il y a cinq ans dans une expedition dans la steppe. Les quelques russes sont deja en tenue de nature (treillis et bottes), et les allemands sont venus dans leur "costume traditionnel" : jeans troue, chaussures avec piques et foulards noirs, gothiques jusqu'au bout des ongles mais apprentis archeologues.
Ist Ichim porte bien sa reputation de bout du monde, et ressemble plus a Boa Vista ou Oiapoque qu'a Omsk. Malgre ses 6000 habitants, pas un immeuble ne s'y dresse : seulement une longue rue de maisons en bois et de trottoirs boueux. Apres quelques courses, nous embarquons sous la pluie dans un petit bateau diesel. Nous continuons notre trajet sur l"Yrtich, nous eloignant de la civilisation.
Le camp archeologique est une suite de tentes, placees pele-mele autour du centre de vie (la reserve de nourriture, le feu et L'unique table, qui sert tour a tour de cuisine, de salle a manger, de tripot et de lieu de travail). A mon arrivee, une petite quarantaine de personnes y travaillent, mais l'effectif change constamment, descendant dans les derniers jours a une petite dizaine. Le depart et l'arrivee d'un nouveau groupe est le pretexte a une nouvelle fete, et tous les deux jours nous arretons les travail plus tot pour preparer un bon repas.
Nous sommes a la confluence d'un tout petit ruisseau, ou l'erosion a forme une petite colline, lieu d'un campement datant de l'age un bronze. La vue, du haut de la colline, me parait feodale. A un petit kilometre, on peut apercevoir le hameau de Krasnoiarka, seulement quelques maisons de bois, ou nous allons chercher de l'eau en chariot tous les trois jours. Au nord, la foret a perte de vue, ou je me promene souvent a la recherche de champignons (les russes cuisinent les cepes differemment, et mes poelles de bolets au feu font de bons zakuskis avec la vodka) ; jamais seul, car des ours rodent. Au sud, le campement au bord du fleuve, et une immense prairie naturelle, ou les habitants de krasnoiarka laissent paitre en liberte chevaux, cochons, moutons, vaches, sans ordre et sans gardien. Le matin, je me reveille parfois avec une belle jument et son poulain devant ma tente. La prairie est inondee des l'automne par le petit confluent, et avec Aleksei, mon collegue de travail sur les fouilles, nous allons y pecher des brochets regulierement, que nous faisons secher.
Je me baigne dans le fleuve tous les jours. Nous sommes seulement quelques uns a le faire, car le fleuve est boueux et surtout tres froid (et charrie toutes les ordures depuis Omsk). Une fois par semaine, nous allons a la Bania de Krasnoiarka, equivalent russe du sauna. Les journees sont soit tres pluvieuses, soit tres chaudes ; La temperature descend presque sous zero la nuit, mais nous passons la soiree autour du feu, a chanter et discuter. Evgeniev est un fan de Jo Dassin et connait toutes ses chansons a la guitare ; a part quelques mots de "l'ete indien", je n'en connais aucune : cela sera un de mes plus grands regrets, et je suis oblige de me taire lorsque la seule personne capable d'aligner trois mots en francais se met a chanter...
Dans les derniers jours, je suis le "dernier homme" sur le camp (excepte les quelques cadres), situation assez agreable a vivre. Le temps passe tres vite, et j'ai l'impression de n'y avoir passe qu'un week end.
Je continuerai ce recit plus tard, je suis de retour a Omsk depuis quelques heures et je dois y deballer mes affaires.