Photo Didier Collin (www.oiseaux.net)
Imaginez l'Albanie éternelle. Une contrée faite de vendetta, de pneus chinois de marque inconnue, usés jusqu'à la corde. Des montagnes recouvertes de bunker ronds pour une guerre paranoïaque imaginée par des stalinains de jardin. Deux familles vivent dans ce maquis militaro-pouilleux. Vivent est un grand mot. Disons plutôt qu'elles se disputent les faveurs d'un grand corbeau qui a chipé les clés de la caisse à outils d'un chef du clan local.
Examinons un peu le trésor: Clés de 12, de 18, de 30, peut-être même une scie sauteuse soviétique pour réparer la vieille Lada ou la Renault 12 made in Roumania. Le volatile traverse régulièrement l'écran. Toujours de gauche à droite. Le vent semble souffler dans le même sens depuis des siècles. De gauche à droite, donc. En noir et blanc. Les dialoguistes du film sont recherchés par la mafia albanaise, d'après mes sources. Pourtant, ce ne sont que cris et chuchotements balkaniques. Ismaïl Kadaré aurait écrit borborygmes. Pas moi.
Revenons à nos abrutis, à cet étrange copinage de la piétaille pour attirer le grand corbeau. Les filles écartent les cuisses lorsqu'il apparaît au sommet d'un mont chauve.
"Métaphore, tu vas prendre froid !" répète inlassablement une vieille femme, voilée comme un recueil de versants sataniques. Les adolescents se pignolent en regardant "Dallas" à la télé, chaîne 1. Des paysannes lavent le linge sale dans un ruisseau dont le cours de l'eau vire parfois au rouge sang. J'ai un peu carotté sur les symboles pour ne pas choquer les pointilleux. On pourrait longtemps colloquer sur les raisons des règlements de compte incessants qui agitent cette populace. Sans doute conviendrait-il de remonter aux temps préhistoriques pour en percer le mystère profond.
Survient brusquement un berger sans brebis. Il ouvre lentement la porte d'une grange. Dans la paille se trémousse une femme mature, comme ils disent dans nos pornos occidentaux. Cela m'a rappelé une scène d'"Avoir vingt dents dans les Aures". Je plains son dentiste à la vioque. Identique aridité de la séduction. La brave paysanne farfouille dans la braguette du barbu qui fixe l'horizon par une fenêtre dérobée chez Conforama.
Elle aspire (visiblement à des jours meilleurs). Il ne bronche pas. Elle glisse alors et résolument le démonte pneu du berger entre ses seins. Sans doute une osthéopathe qui s'ignore. Malaxe le gus qui finit par murmurer un "han" éjaculateur au bout de quinze minutes. Tout ça dans un unique plan-séquence. J'ai eu le temps de chronomètrer. La mature s'est ensuite lourdement levée puis a murmuré quelques mots à l'oreille de son protégé.
Pourtant, il n'y avait personne dans la grange, hormis le cameraman et quelques techniciens du son. Des manchots, toujours d'après mes sources.
Le berger se met alors à hurler en s'enfuyant dans les vallons tandis que la guerre larvée entre les deux familles bat son plein d'hémoglobine. Il passe outre entre les balles et les cadavres. Hurlant "Maman, maman, c'était ma maman..." Je pense au plan final d'un film de Sam Pekimpah, sans le ralenti toutefois. Les caméras albanaises n'en sont pas pourvues. Générique de fin.
En français cette fois.
"Selon une vieille tradition albanaise, une mère se doit de faire une gâterie à son fils dès que celui-ci atteint l'âge de 33 ans". (???)
Pourquoi seulement à l'âge du Christ ?
Isolde
(avec la participation active du tôlier qui a imaginé ce scénario pour vous.
Franchement, est-ce que j'ai une tronche à me taper un film albanais, un soir d'hiver d'août à Paris. Du noir et blanc, en plus)