Si on peut échapper au service militaire pour raisons médicales, alors on devrait pouvoir échapper à la corvée de vidage de lave-vaisselle pour des raisons similaires.
Pas que je suggère que vider un lave-vaisselle est une expérience compliquée ou traumatisante. Non plus que ce soit une corvée que je répugne à exécuter. La répugnance n'est pas la notion appropriée ici…
Mais le fait est que je ne peux plus le faire, pour toute une série de conditions médicales.
Commençons par examiner ce qu'implique vider un lave-vaisselle, à la base. Tu prends un assemblage hétéroclite de céramique, de vitre et d'objets métalliques redoutablement contondants et tu les insères à l'intérieur d'un dispositif sombre et mal éclairé de l'intérieur, étanche et dans lequel l'oxygène n'entre plus. Tu fais chauffer le dit dispositif jusqu'à l'obtention d'une température apte à faire périr toute forme de vie à l'intérieur, de façon atroce. Ajoute à cet environnement cruel une vapeur fatale, des agents nettoyants chimiques et corrosifs, ainsi qu'un système giratoire en acier, et tu obtiens ce que l'on appelle couramment un lave-vaisselle…
Mon aversion pour les chaleurs extrêmes me pousse déjà à vouloir m'enfuir à toutes jambes…
Alors lorsque tu me suggères de vider cette infernale machine de la mort… Avoir à faire pénétrer mes mains dans cette boîte en fusion, en souhaitant ne pas me faire brûler par la céramique ou le verre, blesser par un des objets contondants à l'affut ou simplement agresser par un des micro-organismes qui par miracle aurait pu survivre à cet environnement de fin du monde, pour finir par ce véritable capharnaüm à répartir dans les armoires et les tiroirs, sans formation préalable… c'est trop me demander.
Ais-je mentionné la vapeur qui s'échappe de l'engin, à l'ouverture, celle qui attaque mon visage et me menace d'asphyxie? Qui me pousse à , d'un sursaut de survie face à la Mort qui guette en me regardant droit dans les yeux, à goulument happer les rares particules d'oxygène autour de moi? J'aurais dû… La dernière fois où tu m'as suggéré de vider ce machin.
Honnêtement, je ne devrais pas avoir à te fournir la liste de toutes les conditions médicales (ou psychosomatiques) qui me rendent inapte à vider un lave-vaisselle. Je ne devrais pas avoir à invoquer ce souvenir particulièrement troublant, alors qu'en vidant un tel engin des éclats de verre m'avaient cruellement blessé, ou avoir à montrer cette cicatrice laissée par un couteau à steak errant et hors de contrôle, ou avoir à invoquer ma condition asthmatique lorsque mis en contact avec les vapeurs mortelles et chargées de particules de savon s'échappant du dispositif lorsqu'on en ouvre l'écoutille.
Non, je ne devrais pas. Mais je le fais quand même.
Je pourrais obtenir un papier du médecin et te le présenter. Ou expliquer que ces blessures antérieures m'ont laissé inapte à cette coordination des mains et des yeux requise pour manipuler l'assemblage hétéroclite qui résulte dans la machine. Sans parler de la perte de flexibilité de ces mêmes mains.
J'ai des raisons valables, sans le moindre doute.
Alors la prochaine fois que tu voudras me suggérer de vider le lave-vaisselle, pense à cet arthrite qui m'empêche de bien serrer les doigts sur les éléments concernés. La prochaine fois, pense aussi aux problèmes cutanés qui pourraient surgir au contact de ce dispositif de mort chimique. Ou à celui de cette vapeur contaminée par des particules protéiniques. Quand il te prendra l'envie de m'indiquer la direction du lave-vaisselle, de manifester ce besoin que tu as parfois de mettre ma vie en péril, souviens-toi de ces conditions qui m'en empêchent.
Avant que ma vie en soit pour toujours bouleversée. Par pitié, fais-le pour moi…