Dès les premiers jours, j'appris par une collègue, Pascaline, qu'en fait, les assistantes étaient remplacées tous les deux ou trois mois? une vingtaine de licenciements ou arrêts de périodes d'essai avaient été comptabilisés sur à peine deux ans. Absolument ahurissant. Mais que leur reprochait-on ? Pff? me répondit, Pascaline, tu vas voir? . Fort encourageant.
Au début, Monsieur Hurlant était très gentil et comme j'ai pas mal d'humour, mes réparties l'amusaient et on riait même beaucoup. Etait-ce cela le secret ? Les autres assistantes étaient-elles des bonnets de nuit grincheuses ? En tous cas, son attitude me rassurait car celle de Mademoiselle Parfaite, par contre, ravivait mon inquiétude. Sèche, glaciale, c?était elle qui devait me former (elle occupait ce poste autrefois? sans pouvoir le quitter puisqu'ils n'arrivaient pas à trouver quelqu'un d'assez bien pour remplacer pareille merveille) mais elle m'expliquait tout en même temps et à toute vitesse ; je n'arrivais pas à prendre des notes. Pourtant, on m'a toujours dit que j'étais rapide, que je comprenais vite? je ne doutais donc pas un instant que c?était elle qui devait avoir un tout petit peu plus de patience. Pourtant, elle me dissuada rapidement et froidement d'oser insinuer qu'elle allait trop vite : c?était moi qui étais idiote :
- Ca ne sert à rien de prendre des notes, disait-t-elle d'un air hautain, ce n'est tout de même pas sorcier? Quelle perte de temps ! Vous n'avez donc pas de mémoire ?
Allez attrape ça. Le tout proféré par une jeunette de quelques vingt ans de moins que moi? ouille, ça vous met l'égo en travers de la gorge.
Pourtant, jamais dans aucune entreprise on ne m'avait fait de tels reproches. Au contraire. Prendre des notes, c'est bien, ça fixe les idées et ça évite de revenir poser cent fois la même question à la personne qui vous a formée. On trouvait même que je n'en prenais pas assez, mais j'étais sûre de ma mémoire, justement, et j'épatais ensuite mes formateurs quand ils constataient que je ne revenais jamais à la charge : je comprenais du premier coup. Oui, oui, je m'envoie quelques fleurs, mais vu tous les chapitres qui ont précédé, et ceux qui vont suivre, permettez-moi ce petit acte d'auto-satisfaction !
Moi-même j'avais eu l'occasion plusieurs fois de former des personnes : celles qui prenaient des notes devenaient très rapidement autonomes ; celles qui n'en prenaient pas nous cassaient les pieds pendant des mois. Mais voilà, Mademoiselle Parfaite allait si vite que j'avais à peine le temps de regarder les manipulations qu'elle faisait sur le PC, elle allait à son rythme à elle, celui de quelqu'un qui déjà connaît le programme, les tâches à effectuer et le fonctionnement général de l'agence, et que ça barbe profondément de devoir former quelqu'un. Quand j'essayais de la ralentir, même réponse désobligeante :
- C'est pourtant simple? tous les ordinateurs marchent de la même façon !
Forcément, vu son âge, ce devait être son premier job, sans doute pensait-elle que la façon de travailler et les programmes informatiques étaient les mêmes dans toutes les entreprises !
- Certes, lui dis-je néanmoins le plus gentiment possible (j'avais déjà envie de lui mettre deux claques, de prendre mon sac et de me tirer? mais j'avais eu trop de mal à décrocher ce boulot !)? mais d'une entreprise à une autre les logiciels, eux, ne sont pas les mêmes? Laissez-moi le temps de voir ce que vous faites !
Car il était de bon ton de se vouvoyer.
Je prenais quand même mes notes, malgré ses moqueries, mais en sténo, pour aller plus vite, et je les emportais chez moi le soir pour les mettre au propre tant que c?était encore un peu frais dans mon esprit, et tant que j'arrivais encore à relire mes hiéroglyphes. Mademoiselle Parfaite tomba un matin sur mon cahier et éclata de rire :
- Ca fait très scolaire? Tout bien recopié au propre ! Vous vous rendez compte du temps que vous perdez ?
Je lui répétais encore, aussi modestement et diplomatiquement que possible, que si je prenais des notes c?était pour ne pas la déranger sans cesse plus tard, et que si c?était recopié lisiblement, c?était parce que je prenais en sténo ( Ca existe encore ce truc-là ? me glissa-t-elle, sarcastique) et qu'on est obligé de le retranscrire au clair aussi rapidement que possible, avant que cela ne devienne incompréhensible ; je le faisais chez moi, au calme et ce n'était donc pas du temps que je volais à l'entreprise. Elle leva les sourcils et fit une moue ironique. Elle ne comprenait visiblement pas un mot de ce que je lui racontais et me prenait très vraisemblablement pour une débile mentale.
Dès qu'elle jugeait m'en avoir assez dit sur tel ou tel sujet, elle disparaissait dans son bureau et me laissait seule avec les clients, les candidats, le téléphone, les dossiers? et mes quelques notes qui s'avéraient bien incomplètes. Le retard s'accumulait, je ne savais pas comment traiter la plupart des tâches, et j'en découvrais de nouvelles toutes les dix minutes, dont elle ne m'avait évidemment pas parlé ; les réflexions pleuvaient, je paniquais... oui, je paniquais ! Je perdais un temps fou sur des choses stupides, tout simplement parce que Mademoiselle Parfaite avait omis de m'expliquer. Ou bien, parce que j'avais des instructions contradictoires des uns et des autres ! En effet, pour ne pas perturber Mademoiselle et essuyer encore ses foudres, j'interrogeais parfois des collègues, et ils me donnaient des tuyaux? qu'elle s'empressait de contester par la suite !
- Forcément, il n'y connaît rien ! Vous devez me demander à moi !
Pourtant je faisais de mon mieux : j'arrivais à 8h15 le matin, je restais au bureau entre midi et deux, je repartais à 18h15. Dix heures par jour minimum, sans pause repas? Etais-je donc stupide à ce point ? Est-ce qu'ils avaient tous raison : à plus de quarante ans, on n'est plus bon à rien ?
Monsieur Hurlant restait aimable pour l'instant, mais voyant comment il traitait le reste du personnel, et même les clients et les candidats, je m'attendais chaque jour au pire?