Les semaines passent et lentement, va la reconquête.
Une expression rabâchée parle du jardin secret. Il serait plus juste de parler d'une vaste contrée. Comme du haut des falaises de marbre, on y guette le monde ; elle est riche de forêts luxuriantes, de bocages paisibles, de cités bruyantes d'une fiévreuse activité, ou de bourgs assoupis au creux de vertes collines. Les jardins y sont mille, chaque jour soignés ? ou délaissés.
Délaissée est la frontière quand l'âme s'est laissée piéger, au cours de quelque pérégrination, dans l'infernal manoir dont j'ai parlé dans un précédent chapitre. Tandis qu'elle erre, les richesses de l'intérieur sont livrées sans défense à la dévastation. Pas aux hordes d'un unique Forestier surgi de terres sauvages. Mais les armées aux bataillons denses du Quotidien, la pression de chaque jour, l'agressivité, la haine, le mépris, l'indifférence, les innombrables chocs subis dans le ballottement perpétuel de la ruche d'acier, aux abeilles non de verre, mais de quelque alliage au contact corrosif? Aussi notre contrée intérieure est elle dévastée, en pâture à ces colonnes infernales qui la parcourent, la labourent aveuglément, s'engouffrent chaque matin plus avant.
Conquérants pillards, ces ennemis nous amputent, jour après jour, de nos brillants jardins, des cités du coeur aux cent clochers. Un front s'établit, s'avance, marche. Derrière ce rideau de barbelés, une part de nous, sans cesse plus large et plus vaste. Capitale investie, régions entières à nous ôtées. Nous ne sommes plus alors que l'ombre de nous-mêmes.
Trivialement, ce sont ces heures sinistres où, le regard vide, l'on n'a plus envie de rien faire . Celui qui faisait, vivait, agissait, animait ces aimables contrées de l'âme n'est plus : je est devenu un autre, un fantôme. Ainsi, il y a quatre ans, j'avais tant perdu depuis les années plus heureuses que je me disais virtuellement mort, en septembre 2003. Et n'être plus qu'un piteux fragment de celui que j'avais été. Il m'avait été trop retranché par les hordes de la lassitude, de la peur, de l'anxiété ; trop de moi-même ne savait plus exister. Je ne pratiquais plus mes activités favorites, ou le devoir avait remplacé la flamme. Je ne créais plus. J'avais perdu toute forme de sagesse. Je n'étais décidément plus le même et contemplais les traces de cet autre qui avait été moi, comme d'une colline ces terres perdues.
Il y a trois mois seulement, celles-ci étaient plus étendues que jamais. Que m'avaient-elles laissé ? Juste de quoi appeler à l'aide ? et en recevoir. Alliés, amis plutôt, que cette aide qui ne réclamera pas sa part au jour de la paix. La suite de cette impitoyable guerre dans mon cerveau ci-devant dévasté, atteint enfin le chapitre d'une lente Reconquista.
D'où vient la force ? D'un traitement, basiquement. D'amis. De petits riens. Il n'est pas de jour où tout bascule ; au bout de longues semaines, l'on se découvre plus fort, et plus vaste ; et lentement, plus proche de celui qu'on était avant. Un petit plaisir de vivre est de retour, et c'est une ville reprise aux dévastateurs, le front de la maladie qui recule. Les possibles ont cessé de rétrécir ; les voilà qui réaugmentent, se retrouvent, se redécouvrent, neufs, à peine marqués des zébrures noires de l'incendie ? mais fiers, sous le soleil.
L'amour de la vie revient, pas à pas. Délivrées, les cités, les forêts de l'âme déversent leurs splendeurs vers l'extérieur ? et l'on réexiste.
Lentement, je me redeviens. Pas tout à fait le même et sans savoir si l'horizon dévoile la paix, ou bien la trêve. Me revoilà capable, mieux, désireux d'actions bien oubliées. Pour l'heure, l'occupant s'enfuit, me recède le terrain. Libération.
Que retrouvè-je après son passage ? Pour l'instant, moi seul, tel que j'étais. Comme s'il m'avait ôté sans les brûler mes bourgs et mes jardins secrets. Comme si tout recommençait. Sans doute, un jour, je découvrirai un changement, une cicatrice. Pour l'heure, tout n'est que redécouverte. Se redécouvrir entier, entièrement à soi. Après l'invasion, la dévastation, les pertes, les crues, les feux, la décomposition de l'âme jetée dans la cauchemardesque confusion de la débâcle, reprendre possession de soi.
Se lever ; puis cesser de marcher courbé, plisser les yeux et réapprendre à aimer le soleil.
Tout ceci est bien verbeux. Ce n'en est pas moins la vision la moins inexacte que je puis écrire, ce soir, de cette lente reconquête.