
Le plateau est le camp de base de ceux qui sont possédés par le démon des cimes ; ceux qui partent ne reviennent pas tous. Hier, on a trouvé sur les pentes du Cimon les corps déchiquetés de deux alpinistes du "village de toile" d'un groupe de Milan. Quelques jours auparavant, un Allemand avait péri au Sass Màor. Leurs corps ont été transportés à San Martino par des guides de montagne, ornés de quelques fleurs des Alpes ; ils ont été enterrés près du cimetière de guerre qui contient les dépouilles des héros de Colbricon, théâtre de violentes opérations militaires pendant la première guerre mondiale. Et pourtant d'autres ont parcouru et continuent à parcourir les mêmes sentiers, les mêmes parois et les mêmes névés, avec le même mépris du danger qu'ils courrent chaque fois qu'ils font un pas ou un mouvement, avec la même intrépidité, qui les fait repousser l'aide des guides et des cordées.
Il y a de folie en tout cela, mais il y a aussi une flamme qui danse plus haut que toutes les petites "valeurs" de l'homme du commun. Par rapport à cette vie, la vie mondaine cosmopolitaine qui contamine la pureté des Dolomites par ses tennis, ses thés et son jazz, est dérisoire et malsaine.
Tout dans la vie moderne vise à étouffer le sens héroïque de la vie. Tout tend à la mécanisation, à l'embourgeoisement, à la grégarisation systématique et prudente d'êtres insatiables et dont aucun ne se suffit à lui-même. Des quatre castes sur lesquelles était fondée l'organisation rationnelle et intégrale de la société dans l'Orient ancient (les travailleurs, les marchands, les héros et ceux qui sont initiés à la sagesse), il ne reste plus aujourd'hui que les deux premières. Même la guerre, qui a été mécanisée et transformée en une science froide, n'est pas faite par des guerriers au sens ancien, classique et médiéval, mais par des soldats. Etouffée, la volonté héroïque cherche d'autres voies, d'autres issues, à travers le filet des intérêts pratiques, des passions et des convoitises, qui se resserre chaque jour davantage. L'enthousiasme que montrent nos contemporains pour le sport en est peut-être une manifestation déviée. La lutte avec les hauteurs et les précipices est tout de même l'expérience la plus pure et la plus belle, car elle n'est pas soumise à tout ce qui est mécanique et à tout ce qui affaiblit la relation directe, absolue, entre le moi et les choses.
La nature profonde de l'esprit qui se perçoit comme infini et libre, toujours au-delà de lui-même, au-delà de toute forme et de toute grandeur qu'il trouve en lui ou en dehors de lui, s'éveille et resplendit dans la "folie" de ceux qui, sans raison et sans but, escaladent des sommets et des crevasses avec une volonté inébranlable qui triomphe de la fatigue, de la peur, de la voix de l'instinct animal de prudence et de conservation.
Julius Evola, extrait de Méditations du haut des cimes, Pardès, 1986.