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Extrait de l'Evangile de Dante

Dans les rues glaciales des villes, aux heures noires de la mi-nuit, on ne court pas.

Béatrice naviguait chez elle depuis longtemps déjà , même si d'étranges visages s'obstinaient, comme collés à la rétine, à polluer sa mémoire inutile.

Elle aurait bien aimé s'en vider, mais ces milliers de visages qui avaient captivé sa curiosité étaient toujours l'épilogue de ses journées perdues. C'était dans le métropolitain que l'on regardait la fin du film. La journée de travail se terminait comme elle avait commencé. L'étude anthropologique pouvait se poursuivre, après neuf heures d'interruption. C'était étrange comme un faciès inconnu n'étonnait pas. Le profane pouvait se troubler devant tant de nouveautés. Comment ce visage pouvait-il exister sans qu'on l'eût imaginé ? Et son propriétaire semblait le porter tout naturellement, comme s'il allait de soi.

Parfois, elle aurait voulu se lever, et, simplement, dire à quelqu'un : votre visage, monsieur, ne va pas de soi. Il est étrange. C'est la première fois que je le vois, et je ne m'y fais pas.

L'adepte, lui, assume toutes les têtes du monde. Le métro est un des logiciels de son ordinateur. Aucun visage inconnu n'est nouveau ; il l'accepte, le classe dans un type, l'intègre, le stocke, et s'en enrichit. Celui-là est insolite, mais il lui rappelle celui d'une autre ligne. Cet autre est baroque, biscornu, mais son moteur de recherche le rassure : il est au fond tout à fait légitime. Il n'était pas improbable qu'il existât.

Béatrice secouait la tête, dans le couloir qui menait à la cuisine. Il était temps d'arrêter de penser à ça. C'était du temps perdu, et ces gens ne comptaient pas. Fallait-il avoir une pauvre vie…

Elle ouvrit la porte, prit la bouteille. Le goût était infect. Un coup d'oeil rapide lui rappela que l'écran digital ne fonctionnait plus. Dans un silence vomitif, elle s'entendit penser : Bon, qu'est-ce qu'on fait ?

Devant la fenêtre, séchant ses lèvres de deux doigts, elle se mit à étudier les bouts d'immeubles qu'elle connaissait par coeur. Les serpents de fumées qu'une chaudière industrielle libérait attiraient son oeil figé. Des toits plats, comme des terrasses, des bruits d'ascenseur, des sacs de poubelle, des bouteilles en plastique. Elle se demanda comment elles avaient bien pu se retrouver là . Elle imaginait le geste du lanceur. S'il y avait bien une chose qui ne lui serait pas venue à l'esprit, c'était de lancer une bouteille sur l'immeuble d'en face.

Bien plus bas, comme des petits points noirs, des crânes se pressaient. Des gens se croisaient, les mains gelées lourdes de provisions. Béatrice fixait ses congénères, et s'imaginait à leur place. Le front collé à la vitre, elle comprit qu'on pouvait voir son crâne, lorsqu'elle marchait sur le trottoir.

Bon, qu'est-ce qu'on fait ?

Il faudrait manger. Elle souleva le drap de tissu bariolé, et considéra les quelques boîtes de conserve que son appétit éteint avait négligées. Elle les fit tourner sur elles-mêmes, et opposa une moue de dégoût aux étiquettes qui se dévoilaient. Elles étaient de celles que l'on ne choisissait jamais. Elle relâcha le drap. Comment avait-elle pu acheter cela ? Fallait-il à ce point se détester lorsqu'on faisait les courses…

Trois oeufs, une poêle. Il était impossible de mourir de faim, en mangeant des oeufs, songea-t-elle, en les cassant. En d'autres temps, on les eût accueillis avec plaisir. Cela aurait maintenu en vie des millions d'hommes, autrefois.

Un livre. Elle se dirigea vers une petite étagère, qui portait ses espoirs d'évasion. Ses yeux glissèrent sur les titres sans intérêt. L'angle qu'elle obtenait de l'index lui permettait d'identifier la couverture. Un soupir ponctuait chaque mauvais souvenir. Un livre d'histoire. La survie de Louis XVII. C'était pénible. Où avait-elle bien pu trouver ce livre ? Elle regrettait à l'avance les heures inutilement perdues… Un roman. Elle en avait un. Les misérables. C'était pénible. Trop long. Des heures perdues.

Elle s'allongea, et appuya sur le bouton. La télévision.

Elle soupira, abattue. Toutes ces émissions… Béatrice appuya une dizaine de fois, chercha, revint, y retourna, des visages, des visages, elle les connaissait tous, le logiciel n'avait même pas à chercher. Elle soupira à nouveau, mais sa gorge cette fois émit un râle, et un hoquet manqua de la faire vomir. Une sorte de mépris, de nausée, l'envahit entièrement. Les yeux vides, le coude sur le ventre, Béatrice braquait la télécommande sur les têtes qui défilaient. Elle passait de l'une à l'autre sans leur laisser la moindre chance. Au-delà d'une expression, elle les supprimait, à raison d'une pression à la seconde. Les piles étaient pleines, le bouton fluide, l'élimination sans merci.

Elle devait éteindre, effacer cela, aller se coucher. Les images, les rires, les visages, le bruit… Pas encore. Le sentiment confus de n'avoir pas encore suffisamment existé, le besoin de subsister encore un peu.

Combien de temps tout cela ? Elle se leva, traversa le couloir, ouvrit une autre porte, baissa son pantalon, s'assit sur la lunette. Le cliquetis des urines se mélangeant lui fit penser à la mort. Les jours passaient, son temps filait, et elle passerait sa vie assise là , à se vider. Son existence sembla tout à coup se résumer à cette activité inconsciente, inutile, liquide.

Elle appuya sur le bouton. Le bruit la rassura un peu. La cuve était propre. Tout cela était déjà loin. Puis elle se retourna et se planta devant le miroir, les mains posées sur le lavabo. Elle se regarda longuement dans les yeux, puis glissa sur le visage entier. Elle le trouva curieux, comme l'un de ceux qu'elle croisait dans le métro. L'habitude l'avait trompée, tout ce temps. Rien de ce qu'elle voyait n'était harmonieux. Que pouvaient penser les gens qui le découvraient ? C'est moi, murmura-t-elle mi-surprise, mi-résignée. Etait-elle belle ? Impossible à dire. Peut-être. Elle s'approcha un peu. Quelques fils blancs s'étaient regroupés à l'encoignure de sa raie. Déjà , souffla-t-elle. Elle sortait à peine de l'enfance qu'elle entrait bêtement dans la vieillesse. Cela irait très vite, maintenant. Elle basculait ver la fin. A peine commencé que cela finissait. A quoi ça sert

Elle retourna fermer la chasse d'eau qui fuyait. Elle jeta un coup d'oeil au cercle chuintant. C'est tout ce que je laisserai, pensa-t-elle. Un peu de pisse.

Elle se déshabilla brusquement, réprima un sanglot, se reprit, fouilla dans la pile de linge sale, en préleva deux tee-shirts, qu'elle enfila l'un sur l'autre. Un pull-over, un vieux pantalon, des baskets.

Dans l'ascenseur, elle prit une grande inspiration, puis expira bruyamment. Une fois, puis deux, puis trois. Le rez-de-chaussée, la porte de verre, le froid.

Dans les rues glaciales de sa ville, de trottoirs en trottoirs, Béatrice se mit à courir, longtemps, toute la nuit.


Source : hautetfort.com
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