Une mémoire, c'est comme un grenier.
On y range les choses dont on n'a plus l'usage, plus ou moins bien étiquetées, plus ou moins à leur place sous des plastiques ou dans des coffres. Des fois, elles s'y rangent d'elles-mêmes, par une sorte de génération spontanée. De temps en temps, on y remonte et on éternue, à cause de la poussière qui danse dans les rayons de lumière. On soulève les plastiques et on ouvre les armoires.
On retombe sur de vieux cahiers, quelques habits, des jouets d'enfant. Une souris morte, toute sèche.
Je vais de temps en temps faire un tour au grenier, au hasard d'une odeur ou d'un lieu qui suffit à envoyer encore un peu plus loin que prévu. Un petit moment, une réminiscence, une conversation, et on repart à nouveau draguer le fond du fleuve, à la recherche d'une ou deux épaves du temps passé, avec un autre chalut.
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C'est une maison. Une maison où nous sommes restés assez peu de temps, en location, l'année qui a précédé la naissance de ma soeur. Une grande maison biscornue, à laquelle on accédait par un grand porche blanchi à la chaux, je crois.
Il y avait une grande cour carrelée, et au milieu une piscine. Enfin, une piscine… Un grand trou cubique qui me paraissait immense, mais qui ne devait pas être bien grand. En tout cas, elle n'a jamais contenu d'eau dans le temps que nous y avons passé. Elle a par contre contenu des branches mortes de rosiers : mon père ne savait pas quoi en fiche, il avait eu la brillante idée de les flanquer dans le fond de la piscine. Vint le temps où il avait fallu les en sortir. Plus de roses, mais beaucoup d'épines, apparemment.
Elle était tout en angles, cette maison. Il y avait après la cuisine un immense couloir qui menait aux toilettes. Je me rappelle que j'en claquais les dents de trouille de devoir aller là -bas tout seul.
Quelques souris vadrouillaient dans le secteur. Mes parents avaient donc planqué un piège à loup au mètre carré. Des mesures énergiques qui nous avaient permis d'avoir la joie de retrouver un matin, dans cette cuisine, un rat qui s'était fait démolir salement : la carotide avait pris. Il y avait du sang de partout sur les murs. C'est le genre d'images qui pourraient marquer, pensez donc : j'étais ravi.
Dans le salon, devant une grande cheminée, on avait installé un immense tapis que j'adorais : il était blanc avec de très longs poils, on pouvait s'y vautrer comme dans une fourrure. C'est là qu'un soir de mai 1981, mes parents ont fait une foire pas possible avec quelques amis, après avoir vu sur l'écran de la télé des lignes lentes et bleutées dessiner progressivement le visage de François Mitterrand. Le champagne avait coulé comme à l'arrivée d'une course de Formule 1. Il y avait ma marraine, je crois. J'avais eu le droit de rester debout jusqu'à tard, ce soir là . A quoi ça tient, d'être de gauche…
C'est aussi dans cette maison que j'ai eu des aphtes. Vous savez ? Les petits boutons blancs dans la bouche qui font un mal de chien. Mon père, toujours optimiste, s'était convaincu que j'avais dû attraper un cancer généralisé. Ca devait le consoler de remplir mon carnet médical une fois tous les 36 du mois, de se dire que quand j'étais malade, c'était forcément gravissime. Parce que dites-vous bien que si vous cherchez le carnet de santé le plus mal tenu du monde, il est dans le tiroir d'une grande armoire, chez un pédiatre de Chalon sur Saône.
Lequel enguirlande les parents de ses petits patients pour le même motif, avec un culot infernal qui devrait lui coûter cher si Dieu existe. Quelques tests plus tard, on me soignait avec des petits comprimés au goût savamment dégueulasse, plutôt qu'avec une chimiothérapie. J'allais les cracher consciencieusement derrière la haie. On guérit très bien tout de même.
J'y ai aussi eu la varicelle, qui m'a laissé sur une aile du nez un trou tout rond, et la gale.
En guise de traitement, mon toubib de père me badigeonnait sous le porche avec je ne sais quel enduit qu'il étalait à grands coup d'un outil qui dieu me pardonne, devait être un pinceau à encoller le papier peint. J'étais coquet, dans mon petit slip, couvert de ce truc qui ressemblait à de la pâte à crêpe. C'était de la médecine de famille, artisanale. Le même type de médecine qui lui faisait m'enlever les dents de lait avec une pince monseigneur. Qui n'a jamais vu son père se pencher sur sa mâchoire avec un grand sourire malade en disant allons allons, y en a pour une minute ne connaît pas le sens du mot adrénaline.
Ma chambre était en haut d'un grand escalier de bois, au fond à droite. Les marches craquaient, c'était tout un parcours pour se relever en douce, descendre dans l'escalier s'asseoir sur une marche et continuer d'écouter les grands qui parlaient. C'est un de ces soirs là , assis à grelotter en plein hiver, que j'ai eu la confirmation d'un vieux soupçon, concernant toute cette histoire de Père Noë.
C'est aussi dans cette baraque attachante que j'ai eu droit à une des (rares) punitions injustes que j'ai eu à subir dans mon enfance. Il y avait comme des traces de dents dans le gruyère, au fond du frigo. Allez savoir pourquoi, ma Françoise de mère s'était persuadée que j'étais coupable, comme si j'avais l'habitude d'aller taper dans le frigo. Devant mes dénégations, ça avait viré Sainte Inquisition. A bout de résistance, à la question si ce n'est pas toi, qui donc… ? , j'avais trouvé malin de répondre une guêpe .
Elle devait avoir eu une sale journée. Je m'étais pris une de ces beignes.
Et hop, au lit sans dessert - une tarte aux pommes de ma mémé Suzanne. Oublier tout ce que vous croyez savoir sur les tartes aux pommes. Privé de ça, c'était pire que le bagne, c'était Cayenne, c'était Alcatraz !
Comme ces histoires finissent généralement bien, mon père avait fini par rentrer et par tout avouer : la guêpe, c'était lui, évidemment. L'avait tapé dans le fromage à la hussarde. Ma mère est venue me relever en pleine nuit et j'ai passé une heure à me gaver de tartes aux pommes.
Je devais avoir autour de quatre ans.
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Aujourd'hui, je regarde les quelques marmots que je connais. Certains ont justement dans les trois ou quatre ans. L'un d'entre eux, en particulier. Il caresse ces jours-ci le rêve légitime de devenir astronaute batteur, quand il sera grand. Ce qui nécessitera du monde avec lui dans la fusée. Parce que sinon, évidemment, il ne pourrait pas jouer de la batterie. La vie des musiciens de l'espace a ses contraintes, on est forcés d'emmener du monde.
C'est ces temps-ci que naissent ce que seront leurs souvenirs à eux, leurs ornithorynques à eux. Ce qui ira se ranger dans le grenier, ce qu'ils se rappelleront plus tard, avec cet air bizarre que nous avons quand le regard se renverse et se tourne vers l'intérieur de nous-mêmes.
Il nait des ornithorynques tous les jours autour de nous. Ce que nous ne vivrons pas, ils le vivront pour nous. Ce que nous ne nous rappellerons pas, ils se le rappelleront pour nous.
Et tout est bien ainsi.