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Ornithorynque n°40
Voilà qu'arrive le 40ème ornithorynque. Je viens de le voir pointer sa moustache de ce côté-ci du clavier, timide comme tout, avec son oeil de taupe et son bec de canard. J'ai à peine eu le temps de le saluer qu'il piquait déjà un fard. C'est le quarantième rougissant, en somme.
- Ben, t'as l'air tout gêné ? lui-dis-je. - ‘ui. - Faut pas. C'est d'avoir le numéro 40 ? - ‘ui. - T'as déjà 39 copains là -dedans, tu te sentiras pas tout seul. Enfin, 38 : on a toujours pas remis la main sur le 36ème. - ‘ui ? - Ui. Pardon, oui. T'es un peu timide, non ? - ‘ui.
J'ai compris qu'on en tirerait rien avant de l'avoir rassuré. C'est anxieux, un monotrème tasmanien. Mignon, mais craintif. Je lui ai mis un tout petit plaid sur les genoux et je lui ai fait une tisane. Il va un peu mieux.
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Pendant qu'il s'endort, je me suis mis à relire le Nom de la Rose. C'est glaçant de réalité - pas de réalisme, c'est encore mieux : de réalité. On croit à son 14ème siècle, à ses copistes pervers, à ses meurtres les nuits d'hiver, on croit à Frère Guillaume, aux amours d'Adso, au sabir étrange de Salvatore. On croit à ce temps où l'on pouvait tuer pour le livre d'un Grec. C'est un livre à vous faire sentir tout petit. Il est presque trop plein. On baigne jusqu'aux genoux dans le sang des cadavres de moines assassinés, on se perd dans le labyrinthe octogonal de son abbaye, où un aveugle fou cache quelque part l'unique exemplaire du deuxième Livre de la Poétique d'Aristote - celui qui justifie l'humour et le rire. Pourquoi ? Mais parce que si l'on rit, l'on finira par rire de tout, et donc de Dieu. Et que rire de Dieu, pour le vieux Jorge, voilà l'inconcevable, la fin de la foi, le règne du Diable. Plutôt brûler la sagesse d'Aristote. Plutôt consumer le savoir que risquer l'hérésie. Plutôt interdire le rire et croire en silence.
Plus loin dans le livre, une espèce de petit fou furieux barbu poursuit des tas de gens avec des torches, en leur criant dessus en latin et en les traitant de chiens d'hérétiques. C'est médiéval, c'est ténébreux, c'est dominicain, ça fout les chocottes.
Le petit fou furieux, c'est Bernardo Gui, le Grand Inquisiteur.
Un de ceux qui a eu la peau des derniers Cathares de la région de Toulouse, 60 ans après le bûcher de Montségur - 200 Cathares grillés sur place. Un type sympa, Bernardo Gui. En seize ans, à Toulouse, il a prononcé 501 peines, dont 29 exécutions, 80 condamnations au bûcher pour des … cadavres, qu'on allait déterrer dans les cimetières, 13 peines de mur étroit (on passe le restant de ses jours avec des chaînes au pied dans une cellule, au pain et à l'eau), 231 peines de mur large (c'est mieux : on a seulement plus le droit de sortir de chez soi) et 107 peines d'infamie.
Tout ça en torturant un peu, histoire d'aider les suspects à libérer leur conscience d'un grand poids. Oh, jamais lui-même : l'Eglise a horreur du sang , après tout. Par un vrai coup de bol, les seigneurs médiévaux y étant moins allergiques, on trouvait souvent à s'arranger. Un bras séculier traînait bien toujours dans le secteur, généralement avec une bonne paire de tenailles au bout. C'est rigolo, une liste d'hérésies. Tout le monde connaît les Cathares, mais j'en ai trouvé d'autres, des chouettes.
Les Pépuzites, tenez. Ils préféraient consacrer du lait que du vin, pendant la messe. Et c'est vrai que c'est pas bien. On imagine mal Jésus sortir un carton de Candia à table, en disant, buvez-en tous, car ceci est mon sang demi-écrémé . Pan, hérétiques. Les Adamites, aussi, je les trouve sympathiques tout plein. Ils voulaient vivre au plus près d'Adam. Donc tout nus. En pleine Bohême, fallait avoir la santé.
Pan, hérétiques itou. Et vous allez me faire le plaisir d'aller passer un slip.
Mais mes préférés, ce sont les Carpocratiens. Ils vénéraient Jésus, Saint Paul, Homère et Pythagore. Il ne manque plus que Mickey Mouse. __________
En conclusion, j'aime bien Umberto Eco. Il est sympathique et barbu. Il a inventé la tétracapiloctomie, qui consiste à couper les cheveux en quatre et qu'il ne faut pas confondre avec la luthomiction, qui est l'art de pisser dans un violon.
Et puis un prof de fac qui passe ses loisirs à inventer des disciplines universitaires comme l'océanographie tibétaine ou l'histoire des colonies monégasques, ça me rassure : l'absurde n'est pas mort.
Je vous laisse, j'ai un ornithorynque à aller border. Il s'est endormi dans son petit fauteuil. Il est tout tiède. Il a l'air moins timide.
Source : hautetfort.com
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