"J'ai toujours regretté de n'être plus un paroissien de la cathédrale comme je le devins huit jour après ma naissance puisque c'est là que je fus baptisé le 22 janvier 1899" écrit Louis Guilloux au soir de sa vie, dans la nouvelle "La Ville" qu'on peut trouver dans Vingt ans ma belle âge (Gallimard, Paris 1988).
De l'extérieur, la cathédrale de Saint-Brieuc apparait singulièrement massive et pesante, presque biscornue, en tout cas dénuée de la grâce et du charme d'autres églises bretonnes comme par exemple sa soeur de Tréguier. Elle conserve en son sein les statues de loups en bois qui rappellent l'une des légendes fondatrices de la ville, que Louis Guilloux aimait raconter, et qu'il a d'ailleurs dispersée en plusieurs lieux de son oeuvre. Il s'inspire pour cela de la vie de saint Brieuc, qui fut rédigée au XIe siècle, puis réécrite au XVe.
"C'est en l'année 469 qu'un vieux moine venu d'Irlande et du pays de Galles avec quatre-vingts compagnons débarqua sur nos bords. Le vieux moine et ses compagnons n'étaient ni plus ni moins que des réfugiés fuyant leur île envahie par l'ennemi.En débarquant, ils ne trouvèrent que la forêt et les loups, un méchant baron dans son château de bois qui d'abord voulut les tuer tous, mais qui fut touché par la grâce s'étant mis à prier. Avec ses compagnons, le vieux moine s'arrêta près d'une fontaine. Ils bâtirent là oratoire. C'est alors que s'alluma la première lampe, que tinta la première cloche et que retentit le premier coup de hâche des défricheurs. On dit aussi que le vieux moine et ses compagnons apportèrent avec eux l'esprit de fable... "
Au fond de la cathédrale aujourd'hui, dans un coin de la chapelle Sainte-Anne, une pierre gravée rappelle qu'en effet Saint
Brieuc (ou Brigomalos -du celte bri , dignité, et maël , prince) ne s'émut pas devant les loups : Un peu plus tard, Brieuc revenait d'une dépendance éloignée de son monastère. Assis dans son chariot, il chantait des psaumes ; les moines marchaient devant lui, entonnant les antiennes. Le soir tombait. Tout à coup, les moines se turent, puis se dispersèrent en fuyant avec épouvante ; à leur place le vénérable abbé vit se dresser, se former en cercle autour de lui une bande de loups menaçants, prêts à se ruer sur les boeufs attelés au charriot. Le saint, impassible leva la main ; les loups tombèrent et se prosternèrent devant lui comme pour demander grâce. Mais quand les moines, remis de leur panique voulurent pour rejoindre leur maître franchir la ligne formée par les fauves, ceux-ci leur refusèrent le passage et les tinrent en respect. Au matin, passèrent une troupe d'émigrants. Leur chef Conan s'arrêta afin d'admirer le prodige et, y voyant un signe du ciel réclama pour lui et ses hommes le baptême. Brieuc ordonna aux loups de s'éloigner et prescrivit à ses catéchumènes un jeûne de sept jours, pendant lesquels il les instruisit. Le huitième il les baptisa.
Saint-Brieuc, évêque et dompteur, Saint-Brieuc dansant avec les loups : nous sommes bien, chez Louis Guilloux comme en la cathédrale de la ville qu'il a tant célébrée, en Bretagne. Il y a dans cette cathédrale le carré gothique de la chapelle de l'Annonciation, l'autre carré de granit où reposent les reliques de tous les saints. Renan, à Tréguier, Chateaubriand, à Saint-Malo, ne sont guère éloignés. Les dalles sont humides autant de l'air marin que de cet esprit de fable que célèbra Guilloux, et la pénombre est chargée des Magnificat et des Je vous salue Marie que des générations de voix ont laissés, entre les lourds piliers. Au gré de la promenade, on rencontre un gisant de pierre nue ou bien une statue de saint, comme partout ici, en bois peint et coloré. Saint-Etienne n'est peut-être pas la plus belle église de Bretagne. Elle est assurément l'une des plus enchantée.