
A l'heure de quitter bientôt le quartier latin pour des rues plus conviviales, me vient l'envie d'évoquer, avec beaucoup de joie, certains charmes de cet arrondissement tout à fait singulier. Je ne connais aucun autre endroit en France où le summum de la transgression consiste à dérober l'intégrale de l'oeuvre d'Artaud dans un Gibert ou quelque autre librairie du coin, où les discussions s'enveniment systématiquement quand on évoque le nom de Bourdieu, où Marx fait encore frétiller les têtes bien faites qui prennent d'assaut les hypo-khâgnes à chaque rentrée de septembre?
Quartier bourgeois et, au fond, très normé s'il en est, où l'on vit en humaniste partageur et universaliste, bien abrité au cinquième étage double-vitré de son immeuble à double ou triple digicode, le quartier latin n'a pourtant pas manqué de me ménager quelques rencontres incongrues, toujours dérangeantes sur le coup, hilarantes en y repensant?
Pas plus tard qu?hier, faisant une petite virée à Gibert Joseph avec mon compère leTranshumain, pour quelques repérages bibliographiques sur la science-fiction, nous nous retrouvâmes, Transhu ayant souhaité y aller pour chercher un livre introuvable d'Allan Watts, à l'inénarrable rayon ésotérisme du magasin de livres. Pendant que Transhu harcelait gentiment le responsable du rayon, je feuilletai le dernier livre de Jodorowsky, pris d'un début de rire face aux élucubrations du papa de la psychomagie et de l'Incal. Puis un tropisme irrépressible me mena à l'étagère consacrée à la spiritualité juive, et je me mis à lire la quatrième de couverture d'un livre fort avenant et fort volumineux de Moshé Idel consacré aux traditions mystiques messianiques dans le hassidisme du XIIIème au XIXème siècle. Un être étrange, la quarantaine d'années, maigre, portant un survêtement bleu un peu passé, se contorsionna devant moi pour lire la quatrième de couverture du livre que précisément je feuilletai. Je le lui montrai, innocemment, content de voir que cela pouvait intéresser un autre que moi. Il me lança :
Vous êtes juif ?
- Non.
- Mmh? Vous savez, je crois qu'il y a beaucoup de manipulation derrière tout ça. Vous feriez mieux de lire ça.
Et lui de me brandir un pavé de 2000 pages sur l'histoire de la chrétienté en Occident. Et merde, encore un de ces illuminés intégristes qui croit voir la Vierge en songe la nuit. Je ne sais pas quelle tête j'ai faite, j'ai trouvé l'ambiance du Gibert subitement très pesante quand le type a cru bon d'enchaîner :
Vous savez pourquoi je lis ça ?
- ? [Non, mais je sens que je ne vais pas tarder à l'apprendre?]
- En fait, c'est avec le Da Vinci Code. J'ai voulu en savoir un peu plus sur les enfants de Jésus. Et là-dedans, ils expliquent très bien que dans les premiers siècles? [ je ne me rappelle plus du fatras d'âneries théologico-historiques qu'il m'a débitées]? parce que cette branche-là, eux, ils croyaient aux aryens, et c'est ça qui explique que Jésus, pour eux, aurait eu des enfants?
- Ah bon, ah je ne savais pas.
Ouf, un Transhu passant par là, je sautai sur l'occasion pour planter sur place et au milieu de sa phrase mon antisémite premier choix au regard vitreux? Celui-ci finit par s'éloigner quelque peu, tandis que nous allions, de notre côté, près de l'étalage consacré à Sam Beckett, le voisin de zéro (Hélène Cixous)? Ah, les charmes de Gibert? !
(Si vous aussi, vous avez eu l'occasion de faire ce genre de rencontres surréalistes ? sont acceptés : les fous, les professionnels du scandale dans les magasins, les fachos, les exotiques, etc. ? n'hésitez pas à nous en faire part ici-même?)