"Commençons par un aveu : le livre de Yasmina Reza est le genre d'ouvrage que l'on a envie de massacrer sans l'avoir lu. C'est comme ça. Lorsque l' on reçoit deux hebdomadaires la veille de la parution avec la une sur le livre-événement ; lorsque l'on entend les radios ouvrir leur bulletins d'information du matin sur le même opus ; lorsque l'on voit toute la fine fleur de l'intelligentsia française, coalisée avec celle du journalisme politique, hurler au chef d'?uvre ou faire de la sortie du livre une épopée permettant de raconter, pour la énième fois, l'épopée de qui vous savez ; lorsque les écrivains interrogés (Patrick Rambaud, Franz-Olivier Giesberg, Daniel Rondeau, Michel Déon, Jean-Marc Parisis, etc.) en profitent pour déclarer, dans un seul élan et la même bouche en coeur que, décidément, Nicolas Sarkozy est un personnage de roman (je vais vous faire un aveu : c'est vrai, mais mon boucher aussi, c'est ce que je pense chaque semaine quand je vais lui acheter un steak), tout esprit libre ne peut avoir envie que de faire dérailler le petit train de la flagornerie politico-littéraire au service d'une mise en place considérable : 96 000 exemplaires d'un coup, c'est colossal !
D'autant que ? ô bizarrerie - le train en question n'aborde pas toujours la seule question qui vaille pour le lecteur ou l'auditeur : L'aube le soir ou la nuit est-il un bon livre ? L'auteur a-t-elle réussi le pari de nous faire approcher la vérité du personnage ? Laisse tomber, mon ami, ce n'est pas le problème des medias : quand on parle d'un livre-événement, on parle surtout de l'évènement, et, en général, très peu du livre. Priorité au making off : comment le miracle s'est produit.
Enfin, en gros, hein. Par exemple, pas question de trop insister sur l'absence totale de Cécilia Sarkozy dans le portrait intimiste de son mari. Non, non, ce n'est pas ce que vous croyez, Nicolas n'a pas voulu imposer le silence sur son épouse, comme il a tenté de le faire dans Le Monde. Simplement, Cécilia n'était pas présente dans la campagne. Il fallait y penser. L'ouvrage de Yasmina Reza ne saurait donc être suspecté d'être un livre de commande, ou simplement contrôlé. La preuve ? Yasmina Reza remercie notre Président de l'avoir laissé opérer en toute liberté . Et d'ailleurs, les avocats de Reza l'écrivent : on ne peut pas la critiquer comme on le ferait d'un journaliste, c'est un écrivain. Donc, l'écrivain est quelqu'un qui peut accepter un «deal» avec le sujet de son livre. Un peu comme ça se faisait en Roumanie?.
Au fait, les journalistes ont-ils pu le lire, le fameux livre ? L'éditeur a fait savoir que seuls quelques rares privilégiés avaient eu accès au manuscrit ?. Impossible de joindre, ce matin, l'attachée de presse de Flammarion, que j'imaginais baillonnée par son propre fil de téléphone : comment répondre lorsque vous êtes assaillie d'un seul coup d'un seul par la moitié d'une profession (36 000 cartes de presse, tout de même !) tandis que les palettes déposées dans la cour de la maison d'édition, place de l'Odéon, maigrissent à vue d'?il ? Appelé une connaissance de la maison. Qui m'a dit : "Ca va être dur. Donc à quinze heures, toujours pas de livre?. Jusqu'à un petit miracle : mon voisin de bureau, Joseph Macé-Scaron (voir sa chronique dans Marianne de samedi) lui, en avait deux de livres et il a bien voulu?. Je tiens l'objet. Et c'est encore pire que ce que laissait imaginer les quelques extraits parcimonieusement concédés par Teresa Cremisi, la pdgère de Flammarion, au Nouvel Observateur. Une écriture faisant comme si Marguerite Duras n'avait jamais existé. Des anecdotes fulgurantes : Bon, pas d'oreilles indiscrètes, nous avons pris une décision Tony (Blair, NDLR) et moi, nous allons conquérir l'Europe !" ; ou bien
- Tu t'es approprié Jaures maintenant."
- Oui."
Ou bien encore :
Nicolas : Bayrou ?"
Pierre (Giacometti, directeur des études de l'institut IPSOS, NDLR) : "Il n'est pas exclu qu'il parle jeudi ou vendredi."
Nicolas : "il dira qu'on est deux burnes (lui et Ségolène, NDLR) , je m'en fous. J'ai bien fait de dire qu'on a jamais vu le troisième en finale de Roland-Garros. C'est du gros rouge, mais ça fait du
bien."
Des phrases inimaginables, comme celle-ci : " Nicolas me présente comme un écrivain de génie. Ah bon ?
Et cette page 2 du livre, qui s'ouvre sur cet incroyable passage : "Dans la salle de maquillage préfabriquée, des pruneaux, du chocolat, des pâtes de fruits. Lui picore sans cesse. Picore et engouffre à toute allure." Picore ou engouffre ?"