Il y a sur les altitudes du causse Méjean un alignement parfait de trois enceintes protohistoriques. Reste à déterminer ce qui les relie l'une à l'autre. Entreprise peu évidente pour la simple raison que ses repères se sont probablement perdus avec le temps. mais l'itinéraire est là, et sa "virtualité" le situe hors du domaine temporel. petite expédition dans le froid de l'hiver cévenol.
Jadis, quand la logique conduisait tout, que l'homme était conscient que le plus court chemin pour se rendre d'un point à un autre reste la ligne droite, il imagina des itinéraires virtuels. Nul besoin de tailler un chemin ou de débroussailler. Il suffit de connaître par quoi il faut passer. Un cairn, un arbre isolé ou un buisson taillé, une roche taillée qui paraîtra plus claire, une pierre levée, autant d'indices pour le voyageur. Avec les années, faute d'être emprunté avec régularité, le balisage de ces laies a disparu. Bien peu furent ceux qui tentèrent, à ma connaissance, de reconstituer cette antique prééminence.
L'écrivain Bruce Chatwin a rapporté un livre capital de son voyage en Ausralie (Le chant des Pistes, Grasset, 1988). Il cherchait des renseignements sur les pistes aborigènes millénaires. Les premiers habitants du continent australien ont rarement l'envie encore aujourd'hui de se déplacer dans le désert autrement qu'en ligne droite. Afin de faciliter la mémorisation de ces itinéraires, ceux-ci sont évoqués sous forme de chants. Chaque arbre, chaque rocher utile à jalonner la piste, a reçu le nom d'un esprit ou d'un dieu. Les laies aborigènes sont sacrées. Et comme pour tout enseignement de cet ordre, le détail de ces itinéraires ne peut être communiqué qu'à des femmes et à des hommes autorisés.
C'est aussi pourquoi Chatwin éprouvera bien des difficultés à obtenir des réponses à ses questions. Rien d'étonnant à ce que l'Aborigène montre une excessive méfiance à l'égard des pouvoirs et des desseins de l'homme blanc qui ne lui a guère apporté jusqu'ici de satisfactions majeures. Mais Chatwin est patient ; il finira par gagner la confiance des connaissants. Ce qui n'est pas le cas pour les Cévennes qui malgré leur isolement n'en ont pas moins été marquées par la Civilisation. Si jamais des pistes ont été un jour chantées par ici, la mémoire ne semble pas en avoir été conservée. Déjà que l'on éprouve de la difficulté à reconstituer le cheminement des drailles, comment s'étonner que l'amnésie se soit emparée à ce point de ces terres incultes et désolées?
L'itinéraire qui suit a été réalisé en hiver, depuis le hameau de Caussignac où l'on peut laisser son véhicule. De là, se diriger au sud, sur le chemin menant au Mas Saint-Chély. On coupera ensuite vers le sommet 1025 à travers buis et pins pour gagner avec un peu de tâtonnement l'enceinte de Tourel, un oppidum dont les vestiges disparaissent partiellement sous une végétation de garrigue et de résineux. (Ici, on peut pousser jusqu'à la petite chapelle de Saint-Côme qui se dresse non loin dans un site enchanteur.)
De Tourel, la visée faite à la boussole en direction de l'enceinte de la Rode ne révèle aucun point remarquable. La laie passera forcément par les bois de résineux. Mais il est toujours envisageable de briser une ligne droite. A condition de ne pas dévier inconsidérément. Afin d'éviter une trop fastidieuse progression, on empruntera une allée coupe-feu qui monte droit sur la crête d'une large croupe. Une fois là-haut, la colline de Drigas apparaît ; sommet plus pelé que ses voisins, mais à une distance encore conséquente comblée par la forêt.
Redescente. Traversée d'un champ clôturé. Remontée par un flanc nord glacé où veillent quelques sapins exténués. Le désert blanc s'étend à l'infini, tel qu'il a dû être aux origines, vierge de toute route, toute habitation, toute fumée. On n'imagine pas être en France entouré de tant de vastitudes vierges.
Depuis le sommet suivant, le Tourel n'est pas visible. Il est toujours possible de couper quelques arbres afin de marquer un bois au niveau désiré. Peut-être les anciens gardiens des laies usèrent-ils de cette méthode pour baliser les terrains touffus. Le saura-t-on jamais? La Rode se dégage par contre nettement. En fouillant du regard la combe qui nous en sépare encore, on s'avise de la présence d'un cercle de pierres. Bien qu'il ne soit pas fait mention de vestiges préhistoriques à cet endroit précis ? c'est-à-dire sur le bord d'un chemin orienté NNE-SSO menant au hameau du Buffre ?, on est saisi par cette enceinte miniature. Il s'agit vraisemblablement d'un banal enclos pour les bêtes qui a dû servir autrefois. Mais ce cercle dessiné aux abords du tumulus principal est tout de même singulier?
Bien plus nettement que le Tourel, l'oppidum de Drigas se dessine sur sa pente pelée. Au temps de sa splendeur, ses murs se dressaient à 4 mètres et la fumée qui devait s'en échapper étaient autant de repères immanquables. L'ouvrage de la Rode est daté du premier âge du Fer. Il montre les dimensions impressionnantes de 130 mètres sur 150. L'épaisseur de ses murs a été estimée jusqu'à cinq mètres par endroits. La vue d'ici est imprenable, du mont Aigoual au mont Lozère.
On suppose que les oppida du Causse étaient surtout peuplés d'éleveurs et d'agriculteurs. Les habitations, constituées de bois et d'argile, étaient adossées à la paroi de pierre. Sept habitats fortifiés ont été recensés sur le Méjean. Une dizaine sur le Sauveterre. C'est dire si les hommes ont pressenti que la vie sur ces hauteurs était possible.
De Rode au hameau de Buffre, le seul visible depuis le sommet, il n'y a pas loin. Il faut se détourner jusqu'au petit bénitier de la splendide croix du Buffre. Cette croix dont on dit qu'elle ne serait pas honorée que par les bons chrétiens d'ici. A l'époque des moissons, il est coutumier de trouver dans le creux de son bénitier quelques grains de blé. Offrandes à Déméter ou à Cérès??
Le plateau est recouvert d'une pellicule de neige figée par le vent du nord, dure comme le roc sur laquelle il faut se garder de glisser. Sur sa partie orientale, la végétation est anémiée, hiver comme été. Il est fort probable que le Causse a présenté principalement le visage de cette toundra s'étendant à perte de vue depuis des millénaires. A l'âge des métaux, d'où l'on date les habitats fortifiés de hauteur, on note une prolifération des landes à buis, tandis que la chênaie diminue fortement. C'est l'intensification de l'agriculture sur brûlis, proportionnellement à une progression démographique. D'où cette ressemblance assez étroite entre le paysage contemporain et celui de jadis. Autre précision importante concernant le climat : après avoir connu un réchauffement vers -5000, on note un refroidissement au chalcolithique (âge de cuivre), si bien qu'il peut être estimé semblable à maintenant. En résumé : un climat et une végétation qu'ont dû connaître nos ancêtres de la protohistoire.
Je note aussi que hormis des parcelles de résineux récemment importés, quelques fermes ou hameaux (difficile de parler de village), les routes et les chemins, le Méjean présente une physionomie sensiblement constante sur 5000 ans. Cette précision a son utilité pour suivre le déroulement de notre périple. Elle peut signifier en premier lieu que si des repères ont été mis en place, certains éléments pourraient encore émerger.
Quel est le point de repère qui autorisera à relier la Rode au Cayla ? Après avoir rapproché la boussole et la carte, on remarque ce sommet qui visiblement n'appartient pas au plateau. Il se détache, à droite du mont Aigoual, reconnaissable à son dôme plus enneigé, et forme un pic que ses voisins, aux sommets arrondis, ne montrent pas. On réglera sa marche sur lui.
On notera au passage que la droite tracée sur la carte par l'alignement des trois oppida, entre La Rode et le Cayla, passe successivement par les altitudes 1007, 1032, 1045, 1037, 1087 ! Eminences qui se révéleront être de discrètes croupes, et qui ne nous seront d'aucun secours, mais qui jadis pouvaient comporter sur leurs sommets des pierres, des arbres isolés, ou de simples bâtons plantés.
En entamant la redescente, on notera la présence d'un monolithe à main droite. Comment pourrait-on l'ignorer ? Il se profile nettement sur l'horizon à environ quatre cents mètres. Si l'on s'en approche, on réalise qu'il s'agit d'un roc naturel d'environ 5 m. de haut. Pour qui vient du Cayla par la laie, ce bloc dressé généreusement peut indiquer la présence proche de l'enceinte de Rode-Drigas. Il est vrai que, des collines environnantes, celle de l'oppidum ne se distingue que par la rareté de sa végétation?
Paysage toujours aussi désolé, où la caillasse qui prédomine affleure sous la neige. Le pic-repère disparaît parfois, mais jamais très longtemps. Et le plus souvent, il perce juste l'horizon. Il pourrait bien s'agir du sommet 1490, situé à l'ouest du col de la Caumette, et borné. Laissons sur notre droite une tour, marquée comme un ancien moulin, traversons un chaos rocheux, passons une lavogne et de petits canaux creusés de mains d'hommes pour alimenter quelques malheureuses cultures, avec toujours la perspective de notre pic-repère. Celui-ci finit par nous mener, comme prévu, au "cap-barré protohistorique" du Cayla. Un vestige de mur situé sur le bord du plateau, à l'extrémité d'un champ clôturé. Lui-même signalé par un cairn conséquent. A ce stade, environ trois heures de marche nous séparent de la Rode. D?ici, la vue plonge sur la vallée de la Jonte et Gatuzières baignée de soleil. La descente est tout à fait envisageable.
L'édification du Cayla est estimée plus récente que ses deux fortifications soeurs. Il n'est pas dit toutefois que les pierres et la terre d'ici n'aient pu être prélevées sur des constructions antérieures, donc contemporaines des habitats de la Rode et du Tourel. Ce qui viendrait corroborer la thèse d'un prolongement logique entre les trois oppida. Une remarque encore : en cas de ciel couvert, le pic-repère disparaît. D'où la nécessité d'un balisage au sol. Bien difficile à déterminer, répétons-le, après quatre ou cinq millénaires. Mais qui aurait bien pu avoir une existence. C'est aussi pourquoi suivre une laie en hiver, alors que la densité de végétation est moindre, peut favoriser les recherches. Sur le Causse, où cette végétation est de toute façon rabougrie, et dont les bois sont essentiellement constitués de résineux qui ne se dégarnissent pas, la différence de saison pourrait compter pour bien peu. La vérité est que ce pays sait montrer en hiver un visage régénéré et franc dans ses moindres contours. Gardons aussi en tête cet aphorisme de Frédéric Nietzsche : " Sur les hauteurs il fait plus chaud que l'on n'imagine généralement dans la vallée, surtout en hiver. Le penseur sait tout ce que ce symbole veut dire. "
Extrait de la revue Montségur n°1, octobre-novembre 2000