Polydamas signalait hier sur le live chat de Koz cet article qu'Eric Le Boucher, tout jeune membre de la commission sur la libération de la croissance, a publié dans le Monde. L'article en question s'intitule "Secouer n'est pas changer", et débute par ces mots immortels :
"Certains pays ont des maux simples. L'Allemagne souffrait d'une jambe cassée (des coûts trop élevés) et d'un mal de ventre (digestion de la réunification). Le Japon, du sang (crise du système financier). La France, elle, a dix mille bobos. Rien n'est complètement fichu (Chirac a pu survivre sans rien faire), mais tout va mal. L'Etat trop cher, la compétitivité dégradée, l'export en rouge, l'école en crise, l'hôpital, la justice, les banlieues, etc. Ajoutez des névroses idéologiques fortes et des nerfs en pelote.
Devant ces maladies-là , deux solutions. Soit on s'attaque à chacun des maux les uns après les autres en réglant les problèmes complètement à chaque étape, soit on touche tout à la fois, quitte à n'apporter les remèdes qu'à moitié. Le docteur Sarkozy a choisi la deuxième médecine. Par tempérament, on l'aura deviné."
Et notre M. Le Boucher de s'interroger, et Polydamas à sa suite, sur la cohérence de cette politique :
"Quelle est la logique de tout cela ? Y a-t-il une cohérence d'ensemble ? Le tir de mitraillette donne une désagréable impression de foire. Trop, c'est trop, quand on a mal aux oreilles, on les bouche.[...] Le problème que soulève sa méthode est double. Un : il manque de moyens pour tout changer et risque de bientôt ne plus pouvoir qu'effleurer les réformes. Deux : si la France a mille bobos, c'est peut-être qu'elle est atteinte d'un mal radical qui impose d'aller très profond dans au moins quelques changements."
Je peux concevoir que la cohérence d'action de Nicolas Sarkozy ne saute pas aux yeux de tous. Pour autant, en déduire qu'elle n'existe pas n'est pas de la première logique. Sauf le respect que j'ai pour M. Le Boucher, cela tient de l'égocentrisme intellectuel le plus pur : ce que je ne conçois pas n'a aucune valeur. Un peu comme si je décrétais que l'Everest n'atteint pas les 8000 m parce que je ne les aperçois pas de ma fenêtre. Ben voyons.
Alors à défaut de lancer une expédition d'alpinisme politique, je vais tenter en quelques mots de livrer ma propre interprétation de la cohérence sarkozyste, qui vous l'avez compris depuis le temps, m'apparaît comme irrésistible. Vos nuances sont toutefois les bienvenues.
Depuis quelques 30 ans maintenant, les exécutifs qui se sont succédés en France sont tombés dans trois pièges successifs, que je caricaturerais ainsi :
Graisser la patte du peuple. Les socialistes s'en sont fait les spécialistes : il s'agit tout simplement de dilapider l'argent public en contentant les revendications immédiates diverses et variées, sans se préoccuper du lendemain. C'est sans compter sur la basse ingratitude de la populace, dont la reconnaissance n'est jamais débordante "
lorsque la bise fut venue".
La stratégie du bélier. Il s'agit de tenter de passer en force sur des réformes primordiales et peu populaires, mais indispensables à l'économie du pays. Puis face à l'opposition de la rue, l'exécutif recule, et perd à jamais son autorité. Juppé l'a expérimenté en 1995, Villepin plus récemment sur le CPE... Cela aboutit invariablement à une
politique molle.
L'immobilisme. Il s'agit de la conséquence des deux autres. L'exécutif ayant épuisé les moyens financiers de l'Etat ou sa propre crédibilité s'emploie à gérer passivement l'économie du pays, en concentrant son attention sur les questions de société peu polémiques, ou la politique internationale. L'immobilisme de gauche appelle généralement la droite au pouvoir. Plus grave, l'immobilisme de droite appelle souvent la tentation de l'extrême-droite.
Nicolas Sarkozy a retenu les leçons du passé, ceux qui ont lu ses livres le savent. La cohérence de sa méthode tient pour moi en deux termes : "pédagogie" et "sape de l'immobilisme".
La pédagogie. J'en discutais hier ici-même avec
Villèle, il s'agit de l'arsenal médiatique de Nicolas Sarkozy. Plutôt que de travailler en sous-marin sur un sujet dans le secret des ministères, puis de l'imposer aux français brutalement le jour du vote à l'Assemblée Nationale, Nicolas Sarkozy exploite les aléas de l'actualité pour alerter l'opinion sur le besoin d'agir sur tel ou tel sujet. Il se déplace, prend la mesure ostentatoire du problème, et propose des solutions, dont il expose l'élaboration en toute transparence. Une fois les mesures prises, il assure un SAV aux côtés de ses ministres, pour que chacun comprenne le bien-fondé de sa démarche. Les quiproquo ne sont alors plus possible, et l'exploitation détournée des textes par l'opposition - autre spécialité socialiste - non plus.
La sape de l'immobilisme. Nicolas Sarkozy ne donne jamais dans la stratégie du bélier. S'il s'attaque régulièrement au mur de l'immobilisme patiemment érigé par ses prédécesseurs, ce n'est pas dans le but d'y faire des marques les plus imposantes possibles - ce qui déçoit M. Le Boucher - mais plutôt de le traverser systématiquement. A un impact superficiel d'un mètre de diamètre, Nicolas Sarkozy préfèrera toujours un trou microscopique qui perce le mur de part en part. En ceci, Eric Le Boucher a raison lorsqu'il dit que "dès qu'il bute sur un obstacle, sur une opposition déterminée, syndicale en l'espèce, il stoppe, conclut là le texte de réforme et passe à une autre."
Car l'objectif a moyen terme de Nicolas Sarkozy, ce n'est pas d'ébranler la France sous les coups de boutoir stériles, mais bien de faire tranquillement de ce mur un discret gruyère, afin qu'il s'écroule de lui-même, un matin, gagné par la brise d'un printemps nouveau. L'image de la "mitraillette" qu'utilise Eric Le Boucher n'est à ce titre pas dénuée de sens : criblé de tous côtés, réduit à une dentelle minérale par la volonté inexorable des français, un matin le mur ne sera plus qu'un petit tas de poussière. Et derrière lui, l'Everest.
Ainsi, peu importe à Nicolas Sarkozy que les textes de réformes qu'il conclut n'inaugurent pas de brèche empruntable immédiatement, du moment que par eux on voit le jour passer. Il sera toujours temps de les élargir plus tard. En 100 jours, il a déjà montré d'une part qu'aucun mur n'est indestructible pour qui sait en estimer la résistance ; mais il a aussi convaincu la France que le mur ne tomberait jamais sans l'aide de chacun. Non, décidemment plus rien n'est comme avant... et certains ont du mal à s'y faire.