Une troisième puis une quatrième semaines s'écoulèrent, et j'étais à bout de nerfs. Le matin, je partais travailler, la peur au ventre. On me faisait sans cesse des reproches, je n'allais pas assez vite, je ne comprenais pas assez vite? Si quelquefois mon franc-parler a pu en irriter certains, si la malchance m'a poussée parfois à des excès d'humeur, jamais en tous cas on n'avait critiqué mon travail, bien au contraire. Or ces accusations survenaient à un moment de ma vie, à un âge où partout sur le marché du travail, on disait que nous étions trop vieux? Déduction logique : avaient-ils donc raison ?
Excédée, je demandai un entretien à Monsieur Hurlant qui? éclata de rire !
- J?étais sûr que nous en arriverions là ! Allons calmez-vous ! En fait, voyez-vous, nous faisons exprès de laisser les gens se dépatouiller un peut tout seuls pour voir comment ils s'en sortent et vous ne vous en tirez pas si mal : vous avez résisté ! Maintenant, on va prendre plus de temps, vous allez voir, tout va bien se passer. On va vous organiser votre travail, bientôt vous en réclamerez parce que vous n'en n'avez pas assez !
En plus de caractériels? j'étais tombée sur des sadiques.
Pourtant, malgré ces paroles, cruelles mais néanmoins apaisantes, je n'étais pas du tout rassurée : ils se plaignaient de l'assistante précédente, dont ils avaient été obligés d'organiser le travail ! Et c?était exactement ce qu'ils venaient de me dire : ils voulaient organiser mon travail ! Et la fille en question avait été virée une semaine plus tard?
J'essayais de lui expliquer que ce n'était pas une question d'organisation, chose dont j'étais du reste intimement persuadée, que je savais très bien m'organiser et que partout ailleurs cette qualité avait été mise en avant par mes employeurs. Seulement, j'avais trop de travail ; tant que je n'étais pas suffisamment et correctement formée, il était évident que je perdais beaucoup de temps. Il fallait m'expliquer ! Je n'avais pas eu assez d'explications.
Il continuait de rire :
- Mais si, mais si. Tout va bien. Ce que vous faites est très bien. Allez chercher vos dossiers en cours, nous allons regarder.
Il prit mes pochettes et les classa en ordre d'urgence. Je lui fis remarquer que je savais également trier les urgences, que le problème n'était toujours pas là ! Je manquais seulement d'informations : que faire dans tel cas, que répondre à telle question, quel programme utiliser ? Et puis les urgences? ça me faisait rigoler : chacun de ses collaborateurs m'apportaient leurs dossiers à passer en priorité par rapport à ceux des autres, évidemment, et ils refaisant les piles à leur convenance personnelle au fur et à mesure de la journée pour que leur bébé soit traité en premier. Tout était urgent !
- Vous y arriverez, Mademoiselle Parfaite y arrivait, elle, répliqua-t-il sèchement.
Je repartis avec mes dossiers, peu convaincue, et dès le lendemain quand j'arrivai, de nouveaux dossiers avaient été rajoutés sur les piles organisées par le chef lui-même, avec des post-it urgents ? à faire en priorité . Quand Monsieur Hurlant se présenta, juste sur mes talons, je pus lui faire constater immédiatement :
- Vous voyez, quand j'ai le dos tourné, on me mélange tout et chacun râle pour avoir son dossier avant les autres.
Il s'énerva :
- Mais c'est à vous de vous organiser ! Vous n'avez qu'à les envoyer promener !
- Mais Monsieur? une assistante ne peut pas se permettre d'envoyer promener des cadres ! J'ai essayé de leur dire gentiment, mais ils s'en moquent.
Il partit dans son bureau en râlant et cinq minutes plus tard vînt me rajouter de nouveaux dossiers, à lui, en me disant de lui faire d'urgence ! Il se moquait de moi ? Des larmes me vinrent aux yeux. Il me lança un regard noir, soupira et repartit sans rien dire.
Je faisais le gros dos, en tous cas j'essayais, je voulais garder mon travail. En plus, il était intéressant, il y avait des tâches très variées à faire. Une fois que je serais bien rôdée, cela serait un bon job. Mais en attendant, je ne dormais plus, je ne mangeais plus le midi.
Entretemps, une nouvelle secrétaire était arrivée, pour un mi-temps. Trois jours après son arrivée, Monsieur Hurlant décréta qu'elle ne lui plaisait pas (c?était pourtant bien lui qui l'avait embauchée, après ? comme pour nous ? moult tests et entretiens !) et qu'elle était habillée comme une plouc . Il chargea ma collègue Pascaline de le lui dire? Paucre chochotte : ça ne le dérangeait pas de nous traiter de "conne", mais il lui fallait un intermédiaire pour nous dire qu'on était moches ! Pascaline, comme moi, avait le moral en berne. Elle se disputait violemment avec Monsieur Hurlant et elle était sûre qu'elle allait être licenciée d'un jour à l'autre?
Moi j'avais désormais les larmes aux yeux dès que les deux terreurs élevaient la voix et je voyais bien que cela les agaçait prodigieusement. Je faisais des cauchemars, j'étais persuadée d'être nulle et conne , comme les autres.