D'ici quelques jours, pour fêter la coupe du monde de Rugby et l'esprit si particulier de ce sport, Arkubear publiera une exposition en ligne qui lui sera consacrée, inaugurant son site dédié au Bear art.
Vous y découvrirez, entre autres, la version complète du texte que j'ai écrit pour cette occasion et dont je publie ici un extrait.
"Pendant une heure et demie, le monde se projette sur de l'herbe verte.
La Terre n'est plus ronde mais rectangulaire. Les océans qui en bordaient les confins se transforment en lignes et les sommets infranchissables, en deux gigantesques H majuscules : le début et la fin d'un espace vital.
Ici s'établit le coeur d'une sorte de temple bordé de gradins, la version inversée du téménos des sanctuaires gréco-latins dont l'espace sacré couronnait une volée de marches, en hauteur, comme sortant du sol. Le rectangle végétal quadrillé de damiers est parfait, il a l'immensité du ciel pour vis-à-vis.
Et c'est là que trente hommes vont tenter de dompter le soleil.
Cet astre ovale n'est plus fait de cuir. La technologie l'a davantage affûté et doté d'une surface rugueuse mais il continue à virevolter de mains en mains. Comme une planète, il avance puis recule. Tantôt son orbite chaotique monte, tantôt elle descend et, à chaque fois, il y a cette nouvelle force extérieure qui lui imprime une autre trajectoire.
Ceux qui sauront conserver auprès d'eux cet étonnant soleil le plus longtemps, transformant ses chutes en précieux points, gagneront la victoire et la reconnaissance de la foule qui retient son souffle.
Les dompteurs qu'on appelle joueurs ressemblent à des arbres au bois épais et aux branches agiles. Leurs pieds s'enracinent avec précision dans le rectangle vert faisant voler des mottes de terre autour d'eux.
Régulièrement, la forêt en mouvement s'entrave, s'entrechoque et s'enchevêtre dans des craquements mats. Le soleil n'est pas loin et il jaillit des feuillages. Puis elle se ramasse sur elle-même jusqu'à bâtir un pont aux arches multiple où se déploie une poussée extrême. La mêlée illustre un petit miracle de physique appliquée qui veut que, de deux forces identiques en opposition, naisse l'équilibre.
Il y a dans le rugby, plus que dans tout autre discipline, quelque chose de quasi mystique. Ce sport peut se lire à plusieurs niveaux. Sans doute parce qu'il mêle les réflexes primitifs de notre humanité (les notions de conquête, de combat, de groupe) aux subtilités de règles issues de la raison et de l'esprit. Il met en scène des individus qui synthétisent les grandes vertus viriles : la force, l'endurance, le courage, la stratégie de groupe, l'esprit de corps et le respect.
L'adversaire n'est pas mon ennemi, mais dans la quête de ce fameux soleil, je dois le combattre me montrer plus fort que lui pour que de cette lutte sorte un équilibre étayé et relayé par mes coéquipiers. Dans cette course folle, je frôle toujours mon état de Nature représentée par la brutalité primaire, mais au dessus de moi, il y a la Règle sans laquelle rien n'est durable.
Dans la mythologie du rugby, l'élément central est constitué par les rugbymen, à la fois guerriers et héros. Ils ne sont pas tous beaux, non, mais ils dégagent quelque chose de particulier, d'unique?
Les médias, si prompts à faire et défaire les destins et les canons, se focalisent trop promptement sur tel ou tel individu au sourire ravageur. Ils s'égarent et n'ont pas compris que ce qui fascine ne se voit pas au premier regard mais se trouve ailleurs... "