Ce serait un film de femmes, une sorte de women de Cukor mais avec des femmes insouciantes, de cette insouciance d'avant le mariage, d'avant la série des accouchements et des soucis et des messieurs qui n'assurent que dans le silence et les départs, apparitions diurnes venues quémander un sourire.
Donc, elles iraient par quatre, ces filles-femmes, les unes auraient des shorts très courts, dodelineraient du croupion, danseraient comme on serpente dans les clips de rap, aimeraient comme on aime en ces temps de viendra, viendra pas, fast and furious, les quatre autres enjeanées, enjupées à l'exception d'une majorette perdue qui sera laissée dans une ferme du Tennessee, le regard planté dans la braguette d'un bouseux sorti de Délivrance, les trois autres, dès lors, tout près de s'abandonner au sérieux des relations qui s'effarouchent dans le métronome des rendez-vous et des bonsoirs.
Comme une spirale, comme un trait de mort, comme un engloutissement de tant de jeunesse virevoltante aux babillements d'une vacuité à trouer l'insondable, un revenant au sens propre, un homme qui porte la scarification de Carpenter, Ken Russel, has-been terminal qui garde son petit sourire de séducteur d'antan empâté dans le souffle de l'alcool tété très vite, très haut, une destruction motorisée, boulevard de la mort, donc parce que la main street disparaît pour ces hors-lieux que sont les campagnes américaines perdues dans des paysages dont l'infinité moutonne à s'en déciller les yeux.
On dira parodie, Russ Meyer, tout ça en oubliant que Tarantino procède par chiasme temporel. Le grain de l'image, la bande-son, le présent, les looks des jeunes femmes forment un patchwork qui raconte parfaitement ce qu'est l'Amérique et son dehors. A la jeunesse défoncée et sage, qui fume de la marijuana et attache sa ceinture à l'arrière, qui serpente du croupion en gogodancer éprouvée et envoie des textos mielleux, qui ne coucherait pas avec un homme âgé mais ne répugne pas à l'allumer, à cette jeunesse s'oppose le vampire par excellence avec ses jus de fruit et ses vieilles séries, l'America's back de Reagan avec ses blousons de plastic, un vampire qui ne jouit que de la destruction de sa jeunesse dont elle note les faits et gestes dans un carnet, comme un petit diable évadé et étriqué dans la bonne conscience.
A celle-ci s'oppose le barman Tarantino avec sa tournée de chartreuse évadé d'un bouge d'Europe, un soupçon de raffinement et de tolérance comme si l'Europe fantasmée n'avait pas délaissé son art de vivre pour le même hygiénisme musclé qui conduit à refaire en boucles le même circuit des films de genre.
Au final, Tarantino aura voyagé dans la mémoire du cinéma américain, bifurquant ici ou là , adjoignant des bandes-sons surgies de la blackploitation, vidant les character masculins jusqu'à les dessiner en épure, les ados obsédés, un Quinlan texan, faisant proliférer les femmes, leur langue, leurs figures, variant les approches, de la blonde décolorée assassinée en gros plan, à la black se travestissant, de facto, en homme et dont Ken Russel ne sera qu'une actualisation dans une autre scène de bar décalée, il aura perpétué encore une fois le canon d'Hollywood au miroir déformant de ces genres mineurs, c'est là sa limite et sa prison.
Alice de Witt / PKK
