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L'Alignement , nouvel axe de la politique étrangère Française

Tribune de Henri Emmanuelli

Dans le vacarme médiatique d'un début de quinquennat tapageur - dont le tempo s'étiolera ou lassera - la France vient de connaître une véritable rupture qui, curieusement, ne fait pas les gros titres. Elle concerne sa politique étrangère et l'alignement rapide de notre pays sur les positions des U.S.A.

La visite surprise de M. Kouchner à Damas et les propos tenus à cette occasion ne sont, de ce véritable alignement, que la partie la plus visible. Mais elle s'inscrit dans toute une série de déclarations, de collusions et de faits qui ne laissent subsister aucun doute quant à l'abandon de facto des positions spécifiques qui faisaient de la France un acteur historique, original et parfois dérangeant de la politique internationale Déjà, à l'occasion de ses voyages et de ses prises de paroles minutieusement préparées ? qu'il s'agisse de l'auditoire ou du contenu - Nicolas Sarkozy n'a jamais caché son admiration pour les USA, ce qui est son droit. Au pire, dans la période de la guerre dite préventive au Moyen Orient, il s'est tu. Sans parvenir toutefois à éviter le sobriquet de Sarkozy l'américain que des membres éminents de son propre camp n'hésitaient pas à lui attribuer dans le contexte conflictuel de pré-présidentielle. Eric Besson, lui aussi, n'avait pas manqué d'épingler cette particularité du candidat de l'UMP ? en faisant une allusion déplacée au passeport américain - avant de s'excuser platement, par la suite, pour cet instant de lucidité devant le candidat devenu président.

Force est de constater qu'une fois Président, M. Sarkozy est passé sans tarder aux actes, opérant une véritable rupture - nouvelle appellation de l'alignement désormais en concurrence avec celui de modernisation - qui pour être la première, ne sera pas la dernière.

Le premier acte de cette volonté d'alignement, même s'il a été vendu et perçu en terme d'ouverture politique , a été la nomination de M. Kouchner au Quai d'Orsay. Dans le paysage politique français, deux hommes seulement s'étaient prononcés en faveur de la guerre dite préventive en Irak : M. Kouchner et M. Lellouch. Le second était par ailleurs le minutieux organisateur des tournées américaines du candidat Sarkozy. Mais avec Kouchner, Sarkozy faisait coup double : pourquoi s'en priver ? Nul doute que Washington aura apprécié à sa juste mesure cette nomination.

Le deuxième acte, c'est le mini-traité européen. Quel rapport, me dira-t-on ? Aucun, a priori. Sauf que, dès le mois de mai, certains, dont je fus, avaient déjà compris que l'acceptation par nos partenaires européens de ce mini-traité, qui ne leur plaisait pas jusqu'alors, avait pour contrepartie non dite le renoncement par M. Sarkozy à son opposition claironnée à la poursuite de toute négociation d'adhésion de la Turquie à l'Union Européenne. Il ne faut jamais oublier, même s'il doit et peut exister d'autres considérations, que depuis 1965, c'est sous la pression soutenue des USA que l'hypothèse de cette adhésion a fait son chemin. J'attendais donc la levée du veto français à la deuxième ouverture des négociations : elle vient d'avoir lieu.

Le troisième acte, c'est l'affaire Libyenne. Nous commençons à en connaître, après les avoir subodorées, les contreparties. Mais ce qui n'est pas dit, c'est que tout cela n'a pu ce faire sans le feu vert de Washington, qui était déjà à l'oeuvre et à la man?uvre depuis un certain temps, pour réintégrer la Libye dans concert des nations fréquentables pour cause de production pétrolière. Ont-ils aidé ? Secondé ? On le saura dans trente ans ! Mais nul ne peut croire que d'éventuelles fournitures militaires, a fortiori nucléaires, aient pu être signées sans leur assentiment.

Il manquait la cerise sur le gâteau, l'acte qui justifierait de facto les regrets sur l'arrogance française dénoncée par notre nouveau Président à propos de l'affaire irakienne, à l'occasion de l'un de ses déplacements outre Atlantique. En a-t-il été question pendant le déjeuner amical des vacances américaines du mois d'août ? Nul ne le saura jamais. Mais force est de constater que dès le retour de notre président sur le sol de la vieille Europe, M. Kouchner s'est précipité à Bagdad pour y déclarer que la page était tournée en évitant soigneusement, fût-ce sous une forme allusive, la question délicate du retrait américain. Quelle page, d'ailleurs ? La nôtre - celle de notre désaccord - ou la leur ? Si c'est la nôtre, c'est impossible : nous n'avons pas changé d'avis sur cet aventurisme irresponsable. Si c'est la leur, laissons les le dire.

On aimerait bien que la page puisse effectivement être tournée, que ce désastre politique et militaire aux conséquences incalculables, cette hécatombe humaine fondée sur le mensonge, le cynisme, la cupidité et la stupidité puissent être oblitérés à défaut d'être oubliés. Mais l'exercice va s'avérer long, difficile et périlleux. Et nul doute qu'après avoir superbement ignoré l'ONU sur la question, les Etats-Unis d'Amérique seraient aujourd'hui tout disposés à lui confier la responsabilité de la sortie de cette impasse qui obère lourdement leur avenir. Est-ce le service que nous sommes censés rendre à nos amis américains ? Si oui, pourquoi pas.

Mais que les choses soient claires, et les responsabilités bien établies : qu'il s'agisse de l'affrontement civilisationnel , de l'axe du mal contre celui du bien ou du nouvel habillage de la loi du plus fort, ces fameuses guerres préventives qui ne s'appliqueraient qu'exclusivement aux adversaires de l'OTAN et qui prétendraient imposer par la force un régime ? la démocratie - qui repose, par définition, sur le libre consentement des citoyens, qu'il n'y ait pas d'ambiguïté !

Et que les propos scandaleux tenus sur l'Afrique et l'homme africain à Dakar, soient retirés. Du moins sur la forme, parce qu'ils ne seront pas oubliés de sitôt sur le fond. Les exégètes de la pensée présidentielle auront beau faire, ce texte est inadmissible. Sur quel continent l'être humain accepterait-il de s'entendre dire qu'il est animé par un besoin de croire plutôt que de comprendre, de ressentir plutôt que de raisonner, d'être en harmonie plutôt qu'en conquête . Où et qui accepterait de s'entendre caricaturer comme appartenant à un imaginaire où tout recommence toujours et où il n'y a de place ni pour l'aventure ni pour l'idée de progrès ? C'est aux créationnistes chers à M. Bush qu'il fallait tenir ces propos, pas aux africains !

Certes, notre président a parlé cette semaine. Au nom de la France, en employant la première personne du singulier, sans doute emporté par son propre élan, ce qui laisse perplexe : non seulement il fait tout mais en plus, désormais, il pense pour nous.

Pour dire quoi ? Qu?avec nos amis américains, ils ne s'interdirait pas de dire ses accords mais aussi ses désaccords ! Très original, sauf que les actes ne corroborent pas cette prétendue distance. Pour dire ensuite qu'il était partisan d'une défense européenne, certes, mais pas en compétition avec l'OTAN, en complémentarité pour la défense du monde occidental ! Patatras, revoilà le pilier européen de l'OTAN et l'hypothèse d'un affrontement civilisationnel ! Freud nous avait prévenus : l'inconscient est puissant ! Nous sommes loin de l'Europe indépendante et de l'universalisme. Mais ce n'est pas tout : nous avons aussi entendu évoquer l'hypothèse d'un bombardement de l'Iran deux jours avant que M. Bush ne brandisse la menace, pour justifier le maintien de ses troupes en Irak, d'un possible holocauste nucléaire d'origine iranienne. Ils n'en ont pas parlé cet été, nous dit-on, mais la vision de la situation semble aussi bien partagée que les Hot Dogs dont on nous a rebattu les oreilles ! Pour l'instant, le président Iranien s'est contenté de répliquer, en ce qui concerne notre président qu'il manquait d'expérience, ce qui veut dire que peut être, il ne comprend pas vraiment le sens de ce qu'il dit (sic). Même chose sur les relations avec la Russie pour laquelle les propos tenus ressemblent étrangement a ceux du vice président Dick Cheyney lors de son passage en Lituanie.

Bref, on l'aura compris, la proximité affichée de notre président avec celui des Etats-Unis, au moment où tout le monde s'écarte de ce dernier, est une rupture préoccupante, qui en annonce d'autres dont l'inspiration idéologique sera malheureusement identique. Je le dis à tous les ralliés que l'opportunisme rend momentanément aveugles, il y a chez M. Sarkozy, sous une habileté indéniable, des convictions idéologiques fortement ancrées. L'avenir ne tardera pas à démontrer qu'en cas de conflit entre ces deux composantes actuellement logées sous une même hypertrophie du moi, ce sont les convictions qui l'emporteront, pour le pire.

Reste que cet alignement réducteur de la politique étrangère, aussi bien française qu'européenne, doit être dénoncé et combattu.

C'est évidemment au PS qu'il revient de mener ce combat.

Encore faudrait-il que le PS ait, en matière de politique étrangère, une vision qui ne se dissolve pas dans le consensus mou d'un droit-de-l'hommisme politiquement correct qui tient lieu de pensée à la social-démocratie européenne. Son indifférence, voire ses contresens à propos de ce qui se passe aujourd'hui en Amérique Latine est particulièrement significatif de ce vide conceptuel quasi-sidéral. Encore faudrait-il qu'il récuse l'occidentalisme pour renouer avec l'universalisme. Qu'il réapprenne à distinguer sa gauche et sa droite, les régimes progressistes et les régimes conservateurs, les véritables agresseurs et les vrais agressés, les peuples exploités qui aspirent à la souveraineté et au développement et les intérêts des compagnies internationales qui les exploitent? Bref, qu'il renoue avec quelques principes et ne confonde plus, par exemple, l'internationalisme et le libre-échange sans précautions, comme ce fut le cas lors du vote référendaire européen.

Paradoxalement, je compte beaucoup sur M. Sarkozy pour l?y aider !


Source : hautetfort.com
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