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Eric Rohmer pour réenchanter le monde

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Éric Rohmer (ici en 2001) : "L'Astrée m'a permis de montrer certains aspects de la beauté que je n'avais pas encore eu l'occasion de développer. Le vent, par exemple."
Honorati/AP.
De notre envoyée spéciale à Venise, Marie-Noëlle Tranchant.
Publié le 04 septembre 2007
Actualisé le 04 septembre 2007 : 20h10

Le cinéaste signe une adaptation du roman d'Honoré d'Urfé lumineuse de jeunesse et de beauté.

Présenté en compétition à la Mostra, et très apprécié de la critique italienne, Les amours d'Astrée et de Céladon, qui arrive aujourd'hui sur les écrans français, est l'adaptation pleine de grâce et de fraîcheur du roman baroque d'Honoré d'Urfé par un jeune homme de 87 ans. Avec une allègre légèreté, Eric Rohmer nous entraîne dans une Gaule imaginaire et bucolique où deux bergers comme il n'en existe que dans les visions des poètes, Astrée et Céladon (Stéphanie Crayencour et Andy Gillet), vont vivre une idylle contrariée. Astrée se croit trahie et refuse de revoir Céladon. Le destin les réunira, mais pour ne pas s'imposer à sa belle, Céladon se déguise en fille, avec la complicité du druide qui l'a recueilli. Astrée est fort attirée par la belle inconnue... Si c'est là le dernier film de Rohmer, comme il le laisse entendre, c'est aussi l'un des plus lumineux : une sorte de «réenchantement du monde», dont le cinéaste nous livre quelques clefs.
Fidélité. «C'est la raison même qui m'a déterminé à faire cette adaptation : l'idée ne vient pas de moi, j'ai repris un projet de Pierre Zucca, qu'il n'a pu mener à bien avant sa mort, et film lui est dédié. Mais si je suis fidèle à la mémoire de ce cinéaste qui a beaucoup compté pour les auteurs de la Nouvelle Vague, je n'ai pas suivi son scénario, très inventif et personnel. Je suis revenu au roman, où il y a clairement cette opposition entre inconstance et fidélité, et je me suis rendu compte que l'amour fidèle était un thème majeur de mes films. Il est aussi au coeur de mon unique pièce de théâtre, où le héros n'aurait qu'un mot à dire pour dissiper un malentendu amoureux, mais ne le dit pas parce qu'il pense que la vérité doit venir non de lui mais de celle qu'il aime. Or le sujet traité par Honoré d'Urfé est très semblable. Céladon est fidèle non seulement à Astrée mais à l'ordre qu'elle lui a donné de disparaître. Il ne pourra l'aimer que lorsqu'elle le lui permettra. C'est la fidélité dans sa forme la plus radicale. Une exigence que le héros s'impose autant qu'elle lui est imposée.
La littérature a longtemps traité de la fidélité, à l'autre ou à soi-même : Balzac, Stendhal, peignent des personnages qui se tiennent à une certaine ligne. Je n'ai évidemment pas inventé cette idée, mais disons que j'essaie de la perpétuer, à une époque où elle n'a plus cours».
Jeunesse. «Ce n'est pas moi qui ai choisi l'âge des personnages, dans le roman ils sont encore presque adolescents. Mais il est vrai que j'ai toujours aimé montrer des jeunes gens, et je me sens à l'aise dans leur monde, peut-être parce que je me suis senti jeune longtemps après avoir cessé de l'être, qui sait, même aujourd'hui encore, d'une certaine façon. Peut-être aussi à cause d'un côté encore pédagogue, chez moi. J'aime bien former les gens, prendre des interprètes neufs, qui n'ont pas de tics et qui renouvellent la troupe d'acteurs français. La jeunesse pour moi va avec une certaine grâce et une certaine fraîcheur. On m'a fait remarquer que mon ?uvre contrastait avec la noirceur qui caractérise beaucoup de films aujourd'hui. C'est un fait, j'aime la grâce et je n'ai aucun goût pour l'opacité des ténèbres ; je ne peux pas le justifier, c'est ainsi».
Beauté. «Pour moi, c'est essentiel. Je me situe à l'opposé du courant structuraliste, qui mettait entre parenthèses la beauté et le jugement de valeurs qu'elle implique, estimant qu'une pub de dentifrice vaut un poème de Baudelaire. Il ne s'agit pas d'esthétisme : il peut y avoir une beauté du sordide, comme chez Goya. Mais je pense qu'on ne peut parler d'une ?uvre d'art sans parler de la beauté. J'ai intitulé un recueil de mes critiques Le goût de la beauté, parce que j'ai cherché à mettre en évidence ce qui fait la beauté spécifique du cinéma, qui ne peut être atteinte par les autres arts : l'expression d'un visage, la grâce d'un geste, la qualité évocatrice d'un décor. L'harmonie me paraît une notion très importante au cinéma, comme en musique ou en architecture. Mettre en scène L'Astrée m'a permis de montrer certains aspects de la beauté que je n'avais pas encore eu l'occasion de développer. Le vent, par exemple. Là, le hasard, un complice qui m'est cher, m'a favorisé : au moment du tournage, le vent soufflait beaucoup, faisant voler les vêtements. Or cela rejoignait sans que je l'aie voulu certaines gravures de l'époque où j'avais remarqué des écharpes flottant presque à l'horizontale, qui donnaient une légèreté aérienne».
Nature. «L'Astrée est un roman pastoral, par conséquent situé dans la nature, mais il ne comporte aucune description de paysage. A cette époque, la littérature ne parlait pas de la nature, comme si elle laissait ce sujet aux peintres. C'est une chance pour moi, car cela permet d'ajouter au roman une dimension qu'il n'a pas. Je n'aurais jamais pu filmer un roman de Balzac parce que ses descriptions sont déjà une mise en scène extrêmement précise. Alors que L'Astrée laisse un espace à inventer. Le roman est beau par ses dialogues, mais on peut l'enrichir en filmant. La difficulté a été de trouver une nature qui ne soit pas abîmée par la civilisation».
Erotisme. «Je parlerais plutôt de sensualité. Honoré d'Urfé est un catholique de la Contre-Réforme, nullement puritain, et un baroque qui a des thèmes communs avec Shakespeare, comme le travestissement. Mais il ne faut pas le voir avec les yeux d'aujourd'hui, où on a tendance à interpréter les relations de façon trouble et équivoque. Il y avait beaucoup de caresses entre filles, ou même entre hommes, sans qu'il s'agisse forcément d'homosexualité. Et le public envisageait L'Astrée ou d'autres ?uvres de ce genre avec une innocence qui nous fait peut-être défaut. Je m'en suis tenu à ce qu'il décrit, et à ses propres dialogues, sans rien ajouter de mon cru. Si cela semble moderne, il y a un autre aspect de l'ouvrage qui ne l'est pas moins, c'est son féminisme. Les femmes y jouent un rôle prépondérant.

Source : hautetfort.com
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