Etonnants matins chez Ali Baddou, qui saluait à sa façon la rentrée littéraire en invitant deux des écrivains choisis dans le cadre des 20 titres français et étrangers choisis par les rédactions de France Culture et de Télérama.
Christophe Donner et Marie Darrieussecq étaient invités pour parler de leurs livres respectifs, et pour la seconde de la violente et médiatique dispute qui l'oppose à Camille Laurens, laquelle s'est fendue dans le Revue Littéraire d'une violente diatribe contre le livre Tom est Mort et son auteur, accusé d'être un coucou pilleur de la souffrance d'autrui. Le Débat a été d'autant plus passionnant que Catherine Clément qui s'est fendu d'une chronique matinale sur laquelle je reviendrais plus bas, est venue mettre son grain de sel.
Le débat qui oppose les deux nanas de chez P.O.L est suffisamment couvert par les médias pour qu'on en dise seulement que c'est un brillant coup médiatique pour toutes les parties et que de la part de cette malheureuse Camille Laurens, je ne dirai que décidément il est grand temps qu'elle lève les yeux de son petit nombril. (valable également pour Marie Darrieussecq). Rappelons seulement que le roman est un monde dans lequel tout peut se dire et s'écrire, ce qui fait d'ailleurs sa valeur et que la souffrance n'a jamais été privatisable. Si demain un écrivain écrit sur un génocide en se faisant passer pour un pédophile, nécrophage et nazi, si c'est intelligemment écrit je n'aurai pas le moindre problème sur la question. L'imaginaire n'a ni frontière, ni limite imposée par la bonne morale.
Non l'intérêt du débat venait du sujet des livres choisis ici : l'enfant mort. Contemporain ou historique, cet enfant disparu semble dans la culture occidentale le scandale absolu, voire l'ultime tabou. Ainsi Marie Darieussecq considère-t-elle que cette mort est scandaleuse tandis que Donner, calcule la violence d'une partie de la révolution à l'aune de la mort de l'héritier de Louis XVI, allant jusqu'à théoriser une sorte de malédiction des enfants royaux mourant souvent fort jeune. Cette quasi psychanalyse sauvage à l'heure des tartines beurrées et du thé avait quelque chose de surréaliste, il faut bien le reconnaître. Mais en réfléchissant cet ultime tabou est le privilège des pays riches où l'enfant roi, ne peut et ne doit pas mourir, contrairement à l'enfant héritier roi du passé. C'est sans doute ce qui explique le désir des écrivains ayant vécu ce drame de l'écrire et de le publier, ou les groupes de parole de se multiplier. L'enfant paraît et il emplit notre espace, au point de nous laisser totalement vide s'il disparaît. C'est un poids terrible que nous posons d'emblée sur les épaules d'êtres par nature mortels et certainement le pire service à leur rendre pour leur permettre de grandir et de se libérer de nous. Si nous admettions dès le début la possible mort de nos enfants, nous aurions autant de chagrin devant leur possible disparition, mais nous aurions aussi la capacité d'admettre le terrible hasard de la vie et le mort.
Ceci dit, je ne suis pas plus capable qu'une autre d'imaginer ma réaction si je devais traverser un tel drame et j'ai malheureusement vu autour de moi des gens anéantis par cette perte. Comme toujours de la théorie à la pratique, il y a un pas. Il n'en demeure pas moins que d'autres cultures placées dans des parties du monde où la mort d'un enfant est plus usuelle parviennent avec plus ou moins d'emphase à dépasser cette mort et à poursuivre leur vie. D'ailleurs cela va à l'encontre de ce que disait Marie Darrieussecq parlant du manque de symbolisme de la société française. Je ne crois pas que les sociétés africaines ou asiatiques passent du temps à enterrer ces enfants morts. Peut-être parce qu'ils passent moins de temps (qu'ils ont matériellement moins de temps) à s'apitoyer sur leur propre sort. Parce que ce que nous pleurons dans la mort d'un enfant, c'est souvent cette immortalité que nous chérissons tellement, cette part de nous que nous voudrions voir survivre envers et contre tout. Cela peut sembler scandaleux , mais pourquoi serions plus humains dans nos larmoyantes preuves d'amour, que ceux et celles qui acceptent le lourd poids du destin ?
Pour continuer sur le sujet plus vaste de la place de l'enfant dans notre civilisation, je renvoie non à la lecture des ?uvres égotiques de Marie Darrieussecq ou de Camille Laurens mais au nouveau numéro des Grands Dossiers du magazine Sciences Humaines.