J'accepte enfin de m'investir sur les marchés. A la permanence, il ne s'y passe rien de transcendant, les informations sont sans doute à récupérer ailleurs plutôt qu'à attendre ici. Rendez-vous est pris à 10 h, vendredi 9 mars, direction le marché Saint-Charles.
Dominique se poste toujours au même endroit : devant une charcuterie qui forme un angle et dont le trottoir est plus large. Mais cette fois, Dominique fulmine : on a pris sa place. D'un air dégagé, elle fonce sur les deux ou trois personnes, leur serre la main, discute un peu. Ce sont trois jeunes pop', les jeunes de l'UMP. Puis elle se résigne à abandonner son lieu stratégique et traverse la rue tout en maugréant sur l'invasion de Jean-François Lamour et de ses sbires.
Mais ce n'est pas le ministre que je verrai ce jour-là. Dominique a invité une amie et elle confie l'accompagnement de mes premiers pas à son suppléant, tandis qu'elle fera équipe avec la nouvelle arrivée. Je suis déçue, je comptais l'écouter, m'imprégner de son discours, de ses réponses, voire lui demander des précisions.
Ce n'est pas que je n'aime pas Jean-Paul Caron. C'est qu'un jour, de passage à la permanence et alors que nous étions seuls, il a tenu des propos sur mon compte qui m'ont particulièrement choquée. Sans doute lancés comme ça, sans réfléchir, il ne s'est pas rendu compte qu'il frappait là où ça fait mal et que je n'étais d'humeur à plaisanter sur ce sujet. Depuis, je garde une certaine réserve avec lui. Mais maintenant, je dois jouer le jeu de l'amitié sans nuages. Je prends mon air le plus jovial, je balaie rapidement d'un étonnement ou d'une mine de ne rien comprendre ses allusions toujours orientées. Je déteste ces hommes qui passent leur temps à flirter sans l'air d'y penser, qui ne formulent pas une phrase qui n'ait un double sens, l'?il allumé pour voir s'ils font mouche, s'ils déstabilisent. Ce sont toujours de vieux maris qui croient probablement se garder jeune ou laisser supposer qu'ils sont prêts à des écarts en adoptant un discours badin et ambigu. Il n'y manque pas cette fois mais je désamorce, je prends froidement au premier degré sans sourciller, il rit sans savoir si je contrôle ou pas. Très vite, je détourne les yeux, je fais mine d'être absorbée par mon rôle et il retrouve son sérieux. D'abord timide vis-à-vis des passants, j'écoute et j'évalue le savoir-faire du suppléant de Dominique. C'est un commerçant à la retraite et aborder les gens et presqu'une seconde nature pour lui. Il suffit de crier "bonjour Madame !", ou "bonjour Monsieur !" et le reste vient tout seul. Quant au discours à tenir, je suis plutôt embarrassée parce que finalement, je ne sais toujours pas grand-chose de l'ambition de Dominique en tant que députée. Il ne m'échappe pas que les députés sont des gens réunis dans une assemblée, votant des textes de lois. Dans la mesure où Dominique est de l'UMP, je ne vois pas ce qu'elle peut proposer de plus que le candidat officiel.
Il est des moments où j'ai du mal à saisir la différence mais très vite, je me souviens que son cheval de bataille, c'est l'action et l'honnêteté, en opposition à l'absentéisme du vice-président de l'AMA, du conseiller Régional, sa mollesse et, découvrirons-nous sur le Net, quelque affaire en justice plutôt floue autour du ministre des sports. Autour de Dominique, tout est net.
Lorsque ces évidences que l'on me décrit, me répète, me prouve, remontent à ma mémoire, je retrouve toute mon énergie pour la bataille.
Très vite, tracter sur le marché se révèle un réel plaisir. Plusieurs personnes s'arrêtent pour me raconter leurs problèmes et je les écoute avec intérêt. Une femme âgée m'entretient de ses déboires de plomberie, de l'annonce dans le journal de la mairie, de sa confiance liée au support de publicité et de l'escroquerie de l'entrepreneur.
Je voudrais répondre que je vais trouver une solution à son problème ; à cet instant précis, j'aimerais être conseiller de Paris et pouvoir vraiment lui rendre justice. Et tandis qu'elle insiste sur sa déconvenue de voir à nouveau la publicité d'un escroc dans la publication du maire malgré ses doléances en mairie, je me demande s'il est possible de dire à une entreprise qu'on ne veut plus assurer sa publicité. S'il n'avait tenu qu'à moi, j'aurais immédiatement pris des mesures pour ne plus promouvoir l'entrepreneur en question. Mais ma raison, soudain, m'explique une toute autre logique : les entreprises passent contrats, elles paient pour être diffusées. On ne peut probablement pas rompre un contrat si facilement. Et puis ça rapporte de l'argent. Pourtant, on peut sans doute ne pas reconduire l'annonce? Bien sûr, il faut trouver un autre annonceur pour payer à sa place. Et qui dit que cet autre sera un honnête entrepreneur ? Vraiment, tandis que la pauvre femme se libère de son sentiment d'injustice doublée d'une sorte de mépris de la part des élus, je réalise que malgré la bonne volonté, d'autres paramètres viennent compliquer les choses. Mais je l'écoute et ça lui fait du bien. A moi aussi, de la voir soulagée, son tract à la main, poursuivre son cheminement parmi les étals.
Un vieil homme alerte et bavard s'arrête tout prêt de moi, me demande dans un large sourire si je suis corse. "Non.. mais je connais la Corse, j'y suis allée en vacances il y a deux ou trois ans". Il lance brusquement, sans lien avec notre discussion "il faut que vous travailliez à la mairie. Si, si, il faut réclamer !" et tandis qu'il insiste, qu'il évoque probablement un poste administratif sans même savoir si j'occupe déjà un emploi, je songe, quant à moi, à un poste d'élue et je réponds, pour me faire plaisir "oui, oui, j'aimerais bien y travailler, je vais y penser."
Jean-Paul, de son côté, discute longuement avec des gens qu'il connaît, un peu en retrait. C'est amusant mais il a fallu cette première expérience pour prendre conscience des attitudes.
Il y a les gens qui marchent tête baissée, à vive allure et nous contournant l'air lointain comme si nous n'existions pas. Ils ne répondent pas à notre "bonjour". D'autres sont polis mais ne s'arrêtent pas ou refusent le tract. Ils y a ceux qui prennent le tract pour le déchirer ou le froisser dans la foulée et le jeter dans la poubelle la plus proche, pour que nous en soyons témoin. Et il y a ceux qui s'arrêtent, nous écoutent moins qu'ils ne parlent eux-mêmes. Des gens seuls qui saisissent l'opportunité de se plaindre de la politique le plus souvent ou de rapporter des anecdotes ou des ragôts sur tel ou tel élu. C'est amusant les messages qu'ils veulent laisser passer volontairement ou non.
Moi, je ne prenais jamais de tracts avant d'être celle qui les tend aux chalands. Je n'avais pas envie d'être embarrassée ou d'encombrer mon sac plus qu'il ne l'est déjà. Avant, je ne disais pas bonjour non plus, des fois qu'on pense que c'est une ouverture pour une discussion plus approfondie. Des restes désagréables des méthodes de représentants sans doute.
Maintenant, je prends tout. Je plie soigneusement et je jette les papiers à la poubelle loin des regards. Parfois, je m'intéresse un peu au contenu avant de jeter. Et je souris toujours, je réponds bonjour même si je ne m'arrête pas. Il y a beaucoup de gens sur les marchés qui devraient distribuer des tracts. La vie serait plus agréable ensuite.
Vers midi, il est temps de rejoindre Dominique. Notre côté de trottoir est à l'ombre et mes doigts sont gelés, c'est un boulot pénible physiquement ! Je décide de traverser, coté soleil. Jean-Paul me suit, nous échangeons quelques impressions, je le questionne sur Dominique, la politique et il me répond avec un semblant d'humilité largement teinté de satisfaction. Il a été surpris d'être choisi pour devenir le suppléant. "J'étais loin de l'envisager quand Dominique me l'a demandé", me dit-il. IL a été flatté, surpris puis il a accepté la nouveauté, le défi, l'expérience. Et puis il s'y est fait. On se fait toujours à la promotion.
Sur le trajet, Jean-Paul s'arrête pour saluer deux personnes qu'il me présente. Voilà mon premier contact avec des élus de terrain : Claire de Clermont-Tonnerre et Gérard Gayet. Tandis que Gayet, tactile, me tient le bras tout en parlant comme pour mieux m'imprégner de ses propos, j'observe et j'écoute Claire de Clermont-Tonnerre. Ils font la campagne de Lamour. Elle respecte Dominique mais a choisi son candidat. "C'est un homme très gentil, vraiment à l'écoute !" Elle a les yeux qui brillent de passion, une voix agréable et douce. Elle croit ce qu'elle dit, ça s'entend, ça se lit sur son visage. Elle croit en son investi comme je crois en ma dissidente. Ça me la rend particulièrement sympathique, je la sens franche, sincère. Elle insiste : "lorsqu'il est en réunion, il éteint son portable, il est vraiment à l'écoute, il respecte les gens !". Paf ! la gifle ! Dominique, elle, elle n'éteint jamais son portable. Il est impossible d'avoir une conversation en continu. Elle est toujours interrompue. C'est pénible. Vraiment pénible. Si Lamour est respectueux de son interlocuteur, faut-il comprendre que Dominique, coupant sans cesse la discussion pour répondre au téléphone manque de respect ?
L'échange est court mais j'ai apprécié. Claire de Clermont-Tonnerre m'a fait une grande impression. Je demande à Jean-Paul ce qu'ils sont politiquement parlant. Claire est conseiller de Paris, au même titre que Dominique et Gérard Gayet est conseiller d'arrondissement, comme JiPé*. Je réalise après leur départ : les premiers élus avec qui j'ai échangé à bâtons rompus ! qui m'ont serré la main comme si j'étais des leur !
Plus tard, je finirai par faire la distinction entre conseiller de Paris et conseiller d'arrondissement. Les premiers sont aussi les premiers sur la liste des municipales et sont indemnisés. Les seconds sont à la fin de la liste et sont bénévoles.
Je m'étonne du nombre de conseillers : mais combien sont-ils au juste ? et que font-ils exactement ?
* nom fictif