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Les griffures de l'histoire

En 1985, j'ai 16 ans et j'adore cette chanson.

Je suis au Lycée en plein 7eme arrondissement. Je porte des chemises vichy, une écharpe burberry, des westons et des 501, mes copines ont des particules, mon frère est en prépa HEC pour la 2ème année consécutive, Papa est souvent en voyage, et Maman affronte seule sa ménopause.

Cela fait six ans que nous sommes installés à Paris, Papa, Maman, mon frère et moi après le Japon etc ..

Nous menons, l'existence bourgeoisement confortable d'une famille normale parisienne rive gauche . Maman y retrouve ses repéres de bougeoise, Papa est somme toute assez fier de donner à sa famille une telle existence et nous, mon frère et moi nous la vivons aussi simplement que possible cette existence.

Image d'Épinal d'un bonheur classique : un papa, une maman, deux enfants, un grand et bel appartement, des jolies choses dedans, des vacances italiennes ou américaines, banal en somme.

Ma mère est française et mon père algérien. Par voie de conséquence et par la grace d'accords internationaux, je bénéficie de la double nationalité. Ce qui veut dire que j'ai deux passeports en principe.

Je ne me sens pas très impliqué dans ces histoires et à vrai dire je ne les comprends pas très bien. Elles sont tellement éloignées de la réalité de mon quotidien. Mais je sens bien que ces sujets sont délicats et touchy quand mes parents en parlent devant moi.

Je connais leur légende, mais elle n'est pas réelle à mes yeux. Elle me pompe l'air même, elle m'encombre leur légende. Maman engagée parmi les français du FLN, Papa à Evian négociant les termes de l'indépendance de son pays, l'Algérie, le romantisme révolutionnaire façon 60ies, leur rencontre, 1962 le retour dans un Alger fantomatique et vidé de ses habitants, les fonctions officielles, les voitures avec chauffeur, puis très vite la catastrophe, et les emmerdes, elle trop française, lui jamais dans le bon camp, et enfin l'éloignement politique au Japon et une nouvelle vie encore, etc …Cette légende là , je ne peux l'ignorer bien entendu, et pour cause nous vivons avec chaque jour, mais pourtant elle me semble tellement lointaine et puis je suis encore un enfant.

En 1985, j'ai 16 ans et la question de la double nationalité et de mon service militaire se pose de façon récurrente dans les conversations familiales.

 Il faut que tu ailles faire tes papiers algériens tout de même et que tu règles tes histoires de service militaire est la phrase que j'entends probablement le plus à cette époque.

Ca ne me concerne pas vraiment, ça m'ennuierait plutôt de m'occuper de ça. Jusque là , Papa s'est arrangé pour que ni mon frère ni moi, n'ayons à nous en occuper et là je ne sais pas pourquoi, tout d'un coup, il nous passe le relais.

A ce moment là , je ne comprends pas que Papa aimerait juste que nous soyons soit plus proches de lui, que nous soyons fiers d'être algériens... C'est compliqué une vie ou la grande histoire se mêle à la petite histoire et je suis trop jeune et trop inexpérimenté pour le comprendre et prendre de la distance.

Je fais un peu la tête de mule, je traîne les pieds, je dis oui oui , ça me fait vraiment chier, je vais quand même le faire parce que je veux faire plaisir à Papa, mais je suis très clair avec Maman qui insiste en off pour que je le fasse  Je ne le fais que pour lui, j'en ai rien à foutre de ce pays moi, je suis français et ma vie est ici !

Je me pointe au consulat d'Algérie, où Papa m'a pris rendez-vous avec un vague fonctionnaire algérien, soit disant pour me faciliter les choses.

Nous sommes en 1986, j'ai 17 ans, et si je ne le vis pas officiellement je sais déjà que je suis GAY.

Je suis reçu par un type à moustache, plutôt désagréable, dans un bureau bordélique et exigu. Le moustachu jette un oeil sur le dossier qui lui a sans doute été transmis par les amis de Papa, sans m'adresser la parole.

Puis l'odieux, se décide enfin à m'adresser la parole, en arabe.

Je suis gêné et lui explique aussi poliment que possible en faisant bien attention à ne pas être condescendant, que je ne parle pas l'arabe et que j'apprécierais vraiment que la suite de la conversation se déroule en français si cela ne le dérange pas bien entendu.

Le type se tait brusquement et me jette un oeil mauvais sans que je sache vraiment pourquoi. Puis il sort du bureau me laissant seul un long moment.

Je me sens très angoissé et presque coupable. Coupable de quoi ? je n'en sais rien mais coupable …..

Je ne cesse de me répéter que tout va bien, que je n'ai rien fait que tout va bien se passer … mais n'empêche que j'ai super peur à ce moment là .

Puis il revient, tenant à la main des papiers qu'il me tend en disant  remplis ça .

Je m'apprête a m'exécuter sans relever le fait que ce monsieur que je ne connais pas et qui m'est visiblement très hostile, s'est adressé à moi en me tutoyant et en me prenant de haut, lorsque je m'aperçois que les formulaires qu'il me tend sont rédigés en arabe.

Je reste un moment, interdit et hésitant, les yeux baissés sur les feuilles en question lorsque le type me balance un  tu remplis et tu t'en vas !

Je lis dans ses yeux une violente hostilité, et beaucoup de mépris. Je suis encore bien trop jeune pour comprendre que ce type me méprise de bénéficier d'un passe droit, de ne pas parler l'arabe, d'être à moitié français, et peut être même d'être différent de cette différence que je n'assume pas encore mais qui fait déjà partie de moi, le tout dans une attitude pleine de provocation, de défi, de rancoeur et de jalousie, maquillée d'un nationalisme stupide et revanchard.

L'histoire a laissé de lourdes cicatrices et impacte probablement pour longtemps les comportements individuels. Les algériens souffrent encore visiblement du complexe du colonisé face aux français et pire face aux bi-nationaux.

Ne tenant plus, je rassemble tout le courage dont je suis capable, prends l'accent le plus pointu et bcbg que je peux (NDLR : j'ai une certaine prédilection pour cette façon de m'exprimer à l'époque compte tenu du milieu dans lequel j'évolue) et lui réponds de la façon la plus condescendante possible  Ecoutez Monsieur, je ne pense pas que nous nous connaissions, je vous saurais donc gré de ne pas me tutoyer de la sorte. De même, je ne suis pas certain que vous ayez saisi que je ne parle, ni n'écris l'arabe. Vous imaginez bien que je ne saurai remplir, ni signer de tels documents sans en comprendre le sens. Auriez vous en conséquence l'amabilité de me présenter la version française de ces derniers afin que je m'exécute et mette fin à ce moment pénible pour vous comme pour moi ?

Le type refuse obstinément de me répondre (et pour cause, compte tenu de la situation et du mépris tranquille que je viens de lui renvoyer dans la tronche en réponse au sien) de me donner les versions françaises des documents relatifs à ma double nationalité et surtout à mon service militaire (NDLR : à l'époque le service militaire algérien durait deux ans et était réputé pour être réellement difficile ). Je me lève et quitte les lieux tranquillement non sans avoir pris la peine de prendre congés de ce Monsieur, avec force politesse.

En rentrant à la maison, j'explique la situation, furieux, très en colère, à mon père. Je suis cruel et con. Je me venge sur lui de tout le mépris que j'ai lu dans les yeux du fonctionnaire crétin, je l'humilie autant que je me suis senti nié, jugé, humilié et rejeté par ce type.

Je lui explique que  j'en ai rien à foutre moi des papiers algériens que je suis français, qu'heureusement j'ai une mère française et que je n'y suis allé que pour lui faire plaisir à lui mais que je n'y retournerais plus jamais.

Avec le recul et compte tenu de la situation, je regrette amèrement d'avoir eu un tel comportement avec Papa, il ne valait pas mieux que celui du sale con du consulat. Il n'avait pas à payer de ma rancune et de ma colère le comportement d'un gros con. Mais on ne refait pas l'histoire. Mon père n'a plus jamais remis la question sur le tapis et en à , je le sais, conservé une blessure non cicatrisable au coeur.

En attendant, je suis retourné au consulat récemment pour régler quelques démarches administratives relative à la succession de mon père et aux biens qu'ils nous a laissé en Algérie.

Rien n'a changé.

Les griffures de l'histoire sont toujours vivaces, générant des situations complexes et des rapports douloureux d'attraction / répulsion entre la France et l'Algérie.

En pénétrant dans les locaux consulaires, j'ai ressenti la même impression que lors de mes 16 ans.

J'ai revécu à peu de choses prés la même scène en frissonnant d'horreur lorsque tendant mes papiers français, j'ai senti dans le regard de mon interlocuteur une sorte de flottement dubitatif.

Mais moi, je ne suis plus le même, j'ai juste 20 ans de plus et un tout petit peu plus d'expérience. Alors les choses se sont passées différemment. Il paraît que ça sert à ça l'expérience. N'empêche que ça m'a ramené à de vieux souvenirs enfouis et à quelques remords aussi.


Source : hautetfort.com
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