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chapitre 24 - Le départ

Hubert et Louis partaient en Italie. Ils avaient fière allure, à la tête de leur escorte, dont ils étaient les seuls maîtres. Marciane leur souriait, heureuse de leur plaisir manifeste. Elle s'était retenue de leur faire trop de recommandations et leur faisait confiance pour faire face, à l'imprévu comme à l'ordinaire. Elle attendrait leur retour à Legnan où elle comptait s'installer avec Joceran et les jumeaux qui découvriraient enfin leur domaine. A vrai dire, elle se sentait un peu lasse et avait envie de reprendre les promenades de découverte de ce pays grandiose et attachant que son dernier séjour lui avait fait découvrir. Guillemette l'avait assurée que l'air des montagnes était excellent pour les enfants. Ils se reposeraient donc des fatigues des réceptions et de la chaleur de l'été à Marcelly.

A Légnan, Dame Catherine accueillit les petits avec des transports de joie. Nourrices et suivantes furent accablées de recommandations : ne jamais les laisser sans surveillance, leur tenir toujours les mains propres, veiller à leur nourriture? Marciane souriait, la laissant libre d'exercer son autorité, les jumeaux n'ayant pas à en pâtir, bien au contraire. Ils furent d'ailleurs très vite conscients qu'ils pouvaient obtenir d'elle tout ce qu'ils voulaient et en profitèrent largement. Joceran était toujours disponible pour organiser des sorties dont les petits faisaient naturellement partie. Ils se baignaient avec leur pèrex dans les eaux fraîches des lacs, tâchant d'apprendre à n'avoir pas peur de l'eau et à s'y mouvoir à l'aise. Joceran emmena même Humbert à la chasse au faucon, bien calé devant lui sur sa monture, sans lui permettre cependant de laisser Toum se mêler aux chiens rapporteurs, ce qui chagrina un peu l'enfant.

Marciane savourait cette vie calme et sereine, les longues soirées détendues au coin de la cheminée où, les soirées commençant à fraîchir, l'on commençait à rallumer des flambées. Elle se demandait par quel miracle Joceran était devenu si paisible, paraissant avoir oublié son désir d'aventures. Elle n'osait lui en faire la remarque pour ne pas réveiller ses regrets. Les jours plus courts laissaient déjà l'obscurité s'emparer précocement du ciel, le repas du soir allait être servi. Ils étaient tous dans la grande salle à converser par petits groupes : chasserait-on demain ? Le ciel se couvrait, le temps se gâtait, l'hiver serait sans doute précoce, peut-être devrait-on se rendre aux Salines pour une inspection inopinée ? Le portier entra dans la salle :

- De jeunes seigneurs demandent à être reçus. Ils disent être les fils de dame Marciane.

- Ils sont de retour ! s'écria Marciane en se levant d'un bond. Quelle bonne nouvelle ! Qu'on prépare leur chambre, dame Catherine, et un bon cuveau bouillant pour leur toilette.

Hubert et Louis entraient déjà, hâlés, fourbus et souriant de la joie provoquée par leur arrivée inattendue.

- Nous avons fait la dernière étape à vive allure tant ils nous tardaient d'arriver ! Nous avions l'impression de ne pas avancer, tournant après tournant nous étions toujours aussi loin de Légnan.

- Votre pays est fort beau, Joceran, mais il se fait mériter.

Les garçons furent fêtés, accolades et baisers ne leur furent pas comptés. Toilette faite, ils gagnèrent leurs places au côté de Marciane, conscients que le récit de leur voyage était très attendu.

- Commencez par vous désaltérer et vous restaurer, dit cependant leur mère, nous aurons tout le temps de vous écouter ensuite.

- Lequel de nous deux commencera ? attaqua Hubert, après avoir fait largement honneur au repas.

- Toi, laissons Louis finir son blanc-manger.

- Non, c'est à lui de commencer. Il a bien des nouvelles à vous apprendre?

- Nous avons fait un voyage sans histoires, commença le cadet un peu gêné par les visages attentifs qui l'entouraient, notre escorte était de taille à décourager toute tentative d'intimidation ! Nous avons descendu agréablement la vallée du Rhône, sans omettre de visiter les cités de Valence, Montélimar, Avignon, jusqu'à Marseille, tassée dans ses remparts, où nous avons découvert la mer. Quel spectacle inoubliable ! Le port où se pressent naves rondes à voiles, hourques hanséatiques, cogues des mers du nord, galéasques, nefs vénitiennes, voit se croiser des marins de toutes nationalités, nordiques, byzantins, vénitiens, génois, siciliens, égyptiens? On y parle toutes les langues de la terre, les marchandises provenant des terres lointaines de l'Orient, soies, coton, sucre, épices, sont échangées avec celles arrivant des royaume de France, de Bourgogne et de l'Empire germain, bois, armes, fer, draps, vins, céréales. Et au-delà des eaux paisibles du port, s'étend cette masse liquide infinie qui se confond avec le ciel, dans un mélange de bleus changeants où se perd le regard.

Nous nous sommes attardés à flâner dans les rues bruyantes de la ville. Tortueuses et sombres, pour se protéger des ardeurs du soleil et des rafales du vent violent qui balaie parfois la région, elles sont bordées de hautes maisons ornées de fer forgé. Nous étions logés au monastère de St-Victor, dont la massive église abbatiale tient plus de la forteresse que du sanctuaire, mais nous avons goûté aux étals des marchands, la soupe du pêcheur et les poissons grillés qui sont un vrai régal. Nous avons repris la route en suivant la voie qui longe la côte, datant paraît-il de l'époque romaine, jusqu'à Gênes, qui ressemble à Marseille, en plus important. Nous y avons appris que la ville jouit d'une grande autonomie, elle est gouvernée par un podestat entouré de consuls élus par les familles importantes de la cité.

Et c'est là que nos routes ont divergé, Hubert se dirigeant vers Rome par Pise et la voie côtière, et moi remontant vers Milan. Je ne vous dirai qu'un mot de la campagne traversée jusqu'à ma destination, les terres sont riches et très bien mises en valeur. Vous auriez été plus qualifiée que moi, ma Mère, pour en apprécier les modes de culture qui vous auraient fort intéressée, j'en suis sûr, les bourgs prospères, la population accueillante.

Je suis arrivé sans embûches à Milan. C'est une fort belle cité, enclose dans des murailles qui enserrent un vaste périmètre octogonal. Il ne me fut pas difficile de me faire indiquer la casa Boldoni qui est une importante maison forte, construite en briques roses et pierres sombres alternées, flanquée d'une tour, située à proximité du Palais de la Ragione , où se réunit le Conseil Communal. Elle est entourée de plusieurs maisons, appartenant à la même famille, qui forment ainsi tout un quartier presque privé. On pénètre dans la demeure Boldoni par une loggia, local ouvert de plain-pied sur la rue, fermé par des arcades et occupé par des bancs. Un homme bien mis y discutait avec des paysans, c?était un cousin du signor Francesco Boldoni, le père de Pietro. Il se présenta courtoisement et s'enquit de mon identité. Je m'aperçus avec plaisir que mon arrivée était annoncée, il me donna l'accolade en m'assurant que son cousin lui avait dit beaucoup de bien de moi. Comme il est curieux de laisser si bonne impression à un ennemi que l'on a vaincu ! J'en étais presque gêné. Pietro, averti de mon arrivée, vint à ma rencontre et m'invita à pénétrer dans la maison, jusqu'à la salle où son père et ses familiers devisaient en buvant du vin rafraîchi. J?y fus accueilli comme un ami de longue date, fêté et choyé, complimenté sur ma bonne mine et la renommée de mon lignage. Ils n'ignoraient rien de notre famille. La mort de notre père en Terre Sainte, l'importance de nos terres, et de celles du comté de Legnan leur étaient connues. J'en étais confondu, ne connaissant pour ma part rien de ce qui les concernait?

Vous partagerez ce soir notre repas familial, me dit le maître de maison. Mon épouse tient à entendre de votre bouche le récit des derniers instants de notre regretté Paolo, dont elle porte douloureusement le deuil. Ce fut un grand malheur, dont nous ne vous tenons aucunement rigueur, croyez-le bien. Nous avons, bien au contraire, été très sensibles au fait que vous ayez adouci ses derniers instants en lui permettant de mourir comme un chrétien, après avoir revu son frère. Nous vous en serons toujours reconnaissants, ainsi que de la libération sans conditions de Pietro. Ce n'est pas vous mais une mauvaise politique, celle de notre ville, qui est la cause de ces malheurs, politique menée à l'instigation de la Pataria , cette clique qui dans son aveuglement borné nous a menés au bord de la catastrophe ! C'est pourquoi nous avons particulièrement apprécié le rôle temporisateur de la dame de Marcelly !

A l'occasion de ce repas, j'ai fait la connaissance de la signora Francesca et de sa fille, Lorenza, la soeur cadette de Pietro, une adolescente de quinze ans à peu près. Nous étions réunis dans une petite salle très agréable, donnant sur un jardin intérieur abondamment fleuri. Dame Francesca était toute vêtue de noir en signe de deuil, elle est encore très belle, mais elle garde les marques visibles du grand chagrin que lui a causé la mort de son fils aîné. Le signore Boldoni est un homme petit, nerveux, énergique qui fait preuve d'une grande autorité que personne ne songe à contester, vu les marques de déférence dont on l'entoure, Pietro le premier. J'ai passé des jours merveilleux à Milan, tantôt dans le cercle étroit de la famille, tantôt en compagnie de leurs amis et de leurs proches, qui m'ont invité dans leurs propriétés de campagne, où nous avons chassé et je n'ai eu qu'à me louer de leur hospitalité. Puis Hubert m'a rejoint, et nous avons pris la route du retour?

- A ton tour, Hubert, puisque ton frère paraît en avoir terminé avec son récit, dit Marciane, avec le sentiment que Louis s'était montré très discret.

- Nous nous sommes donc séparés à Gênes. J'ai pris la route de Rome en passant à Pise, dont j'ai pu admirer la cathédrale bâtie sur des colonnes antiques et les nombreuses demeures groupées autour de belles places à colonnades abritant les promeneurs des ardeurs du soleil, et au bord de l'Arno se pressent également les opulentes maisons des commerçants aisés de la ville. Après Pise, la route longe la côte, parsemée de villages de pêcheurs, qui accueillent volontiers les voyageurs, pour peu qu'ils ne soient pas trop difficiles sur le confort de l'étape. J?y ai savouré des poissons délicieux, cuits sur la braise dans leurs écailles et n'ai eu à me plaindre d'aucune mauvaise manière.

Enfin, j'ai quitté le royaume d?Italie pour pénétrer dans les Etats de l'Eglise et je suis arrivé à Rome. C'est une ville déconcertante. On y voit des ruines antiques laissées à l'abandon, qui servent de carrières et de pacages pour les troupeaux, des quartiers commerçants très animés, les îlots de silence des couvents soigneusement clos, de nombreuses églises très fréquentées, des jardins ornés de fontaines où se promènent les élégantes, des places ombragées où se réunissent les vieilles personnes, dans un mélange étonnant de vie trépidante et de nonchalance.

Notre Saint-Père Pascal II réside dans le château Saint Ange, une formidable forteresse datant de l'époque romaine qui doit son nom au pape Grégoire le Grand qui vit pendant la grande peste un ange debout sur ses remparts remettant son épée au fourreau, ce qui marqua la fin de cette époque de terreur. On me signifia que le Saint-Père me recevrait lors d'une audience privée. En attendant, j'ai visité la ville, me perdant dans ses dédales qui vous font découvrir tantôt cet énorme amphithéâtre antique qu'on appelle le Colisée, qui vit mourir sacrifiés tant de chrétiens autrefois et paye son rôle infâme d'une impitoyable dégradation, tantôt une riante placette où prospèrent les marchands de vin et de légumes, tantôt l'animation d'un marché aux fleurs étincelant de couleurs ou encore le silence recueilli d'une sainte maison. J?étais très ému le jour où je devais être reçu par le Pape. C'est un homme d'une grande bonté, affable et souriant, qui me bénit et me parla comme un père. J'en fus infiniment réconforté et osai me confier à lui.

Je rejoignis ensuite Louis à Milan où je fus également fort bien reçu par la famille Boldoni qui jouit à n'en pas douter, d'une position éminente dans la ville. A ce que j'ai compris, le chef de famille appartient à un clan arrivé au pouvoir par l'importance de ses affaires et son épouse, dame Lorenza à la vieille noblesse terrienne des partisans de l'évêché et de l'empire, ce qui le met à même d'avoir des partisans dans les deux partis. Pietro s'est montré très amical. Peut-être serait-il possible de le recevoir à notre tour à Marcelly ?

- Certainement. Je reverrais avec plaisir ce garçon qui semble vous avoir conquis tous deux.

- Voilà un voyage réussi, se réjouit Joceran. Il est à mon sens indispensable de connaître mieux le monde dans lequel nous vivons et de se forger des relations. Il n'est rien de plus enrichissant.

Marciane n'y trouva rien à redire. Mais elle sentait que ses fils ne lui avaient pas révélé l'essentiel de leur voyage et il lui tardait d'en être fixée. Cette incertitude lui semblait cacher comme une menace sur l'avenir de leur famille et sa sérénité s'était envolée. Elle attendait d'être fixée sur ces non-dits pour en appréhender le danger.

.../...

Demain verra la fin de mon histoire... et comme je n'ai pas encore commencé le tome 4 ce sera aussi la fin de ce blog. Merci à ceux qui l'ont suivi depuis quelques mois...


Source : hautetfort.com
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