Vaguement consciente de leur différend Marciane en fut peinée car elle sentit que Robert, qu'elle aimait comme un fils, était malheureux.- Aimerais-tu visiter votre future maison de l'abergement Sainte-Victoire ? demanda-t-elle à la jeune femme.
Devant la moue dédaigneuse d'Adeline, elle eut un mouvement de colère qu'elle réfréna cependant et ajouta, un peu sèchement :
- Tu n'es pas heureuse ici ?
- Je n'aime pas la campagne ! répondit Adeline d'un ton arrogant.
- Et qu'en pense ton époux ?
- Je ne crois pas qu'il pense par lui-même, il se contente de vous obéir.
- Je ne veux pas vous retenir contre ton gré, ni vous rendre malheureux. Peut-être serait-il bon que Robert demande au Comte de Frémont de vous accueillir, le temps au moins qu'il soit prêt à être adoubé chevalier.
- Vous feriez cela ? Vous le laisseriez partir ?
- Personne n'est indispensable. Ton époux m'a loyalement servie, mais il est libre de trouver un autre suzerain s'il le juge bon. Je le lui proposerai.
Marciane s'en alla laissant Adeline décontenancée. Elle avait pris sa décision sur une impulsion, mais à la réflexion, celle-ci lui parut bonne. Elle ne voulait plus voir autour d'elle des figures renfrognées ! Robert ne l'était pas, mais il le deviendrait s'il devait affronter les rebuffades de sa femme qui manifestement n'était pas heureuse à Marcelly. Il était donc préférable de les éloigner… Elle en parlerait à Robert dès son retour.
Il revint de Lyon désappointé : il n'avait pas appris grand chose. La maison de la rue du Chat bleu était rarement occupée d'après les voisins. On y voyait de temps en temps un homme grand et velu dont l'air peu amène décourageait toute tentative de relation de voisinage. Quelques énergumènes peu recommandables frappaient parfois à sa porte. Une fois, un prêtre aussi était venu discrètement, ce qui avait étonné les voisins. La maison appartenait à une veuve âgée qui l'avait louée pour un an à un monsieur petit et maigre qui se disait marchand. Il avait refusé qu'elle occupe le rez-de-chaussée et avait exigé la maison entière pour son propre usage, prétextant qu'il y emmagasinerait des marchandises. On ne l'avait plus revu, et aucune marchandise n'avait jamais été amenée dans le local.
- C'est peu, reconnut Robert tristement. Il est rare de trouver des gens aussi discrets. La propriétaire habite maintenant une chambre en face de sa maison et elle m'a assuré qu'elle la surveillerait contre quelques piécettes. Ah ! J'oubliais : elle a remarqué que le soi-disant marchand portait un manteau fermé par une agrafe ronde à laquelle il manquait un morceau !
- C'est donc eux qui ont organisé l'attentat contre vous ! s'exclama Bertrand, Mais comment retrouver ces misérables ? Nous ne savons pas qui ils sont !
- J'en ai malheureusement l'intuition. D'après ce qu'a sous-entendu Aymar, il ne peut s'agir que de mon cousin Raoul de Convert. D'ailleurs, la description du marchand correspond assez bien à sa stature… Cet homme me hait et il fera certainement tout pour me nuire, mais il m'est difficile de l'accuser. Nous devons nous tenir sur nos gardes et tenter de prévoir quel nouveau mauvais coup il peut fomenter. Merci, Robert, tes renseignements sont précieux. Attends, reste encore un peu, ajouta-t-elle pour éloigner les autres, j'ai à t'entretenir d'une affaire privée.
Robert la regarda embarrassé, craignant que sa femme en son absence n'ait fait un esclandre et froissé sa suzeraine. Il l'avait laissée furieuse et pensait encourir des reproches. Triste et malheureux, il attendit anxieusement ce que Marciane allait lui révéler et les premiers mots de sa Dame confirmèrent ses craintes :
- J'ai remarqué qu'Adeline n'était pas heureuse ici, que la maison qui vous est destinée ne lui plaisait pas et qu'elle te reproche ton attachement à Marcelly. J'ai tout lieu d'être satisfaite de ton service, continua-t-elle, mais je ne voudrais pas que tu te crois lié définitivement. La vie est faite d'évolutions et de changements. Si tu veux t'éloigner pour choisir un autre suzerain, je le comprendrai. J'ai même pensé te recommander au Comte de Frémont. Ecuyer chez lui, tu pourrais être adoubé chevalier, je veillerai à te fournir ton équipement. Je pense que ta femme n'y trouverait que des avantages. On verra bien ensuite ce qu'il adviendra, mais ce sera préférable pour vous deux.
Robert avait les larmes aux yeux. Il mit un genou en terre devant Marciane et lui prit la main qu'il baisa dévotement :
- Le ciel m'est témoin qu'il n'y a rien que je désire moins que vous quitter. Marcelly est ma maison, vous êtes ma suzeraine et le resterez toujours. Mais je vous remercie et je vais accepter votre proposition pour faire le bonheur d'Adeline… Je l'aime si fort que la voir pleurer me désespère !
Le soir Adeline arriva dans la grande salle rayonnante et parée de ses plus beaux atours. Naïvement, elle pensait que ses manoeuvres lui avaient obtenu la victoire. Enfin elle allait trouver un nouveau cadre de vie où sa beauté serait sans rivale et son mari tout à sa dévotion ! Maintenant que je me suis occupée de Robert, il va falloir que je confesse Anna se disait Marciane, complètement indifférente à l'air triomphant d'Adeline. L'apparence parfaite de leur couple ne me convainc pas tout à fait, et je veux pourtant qu'elle soit heureuse. Comment trouver le bon motif pour la questionner sans la heurter…
Elle rencontra Guillemette en revenant du bourg où elle était allé prier sur le tombeau de Sainte Victoire. Voyant la jeune femme entrer dans une chaumière, elle la suivit. Elle aimait visiter ses paysans et se rendre compte de leur façon de vivre pour y apporter, s'il le fallait, les améliorations nécessaires. La maisonnette était plaisante. Dans la première pièce la cheminée surmontée de sa hotte et de son conduit rougeoyait répandait une douce chaleur. Les instruments de cuisine, poêles, chaudron, bassines, étaient rangés sur des étagères et les divers ustensiles, louches, écumoires, gobelets pendus à des crochets. Des bancs et des coffres fermés au cadenas garnissaient la salle. Par la porte ouverte, on apercevait la chambre à coucher avec son grand lit familial recouvert d'une large couette. Guillemette était assise sur le lit, une fillette dans les bras. La jeune femme était transfigurée par la tendresse en regardant l'enfant qui toussait et gémissait. La mère était penchée sur elle et écoutait Guillemette.
- Ta fille a de la fièvre, elle est brûlante. Ne la couvre pas trop ! Donne-lui à boire de cette tisane d'orties parfumée au miel qui calmera sa toux, et puis cette autre matin et soir pour la faire transpirer, ce qui la soulagera. Mais avant tout, trempe-la dans une bassine d'eau tiède, elle aura moins chaud et se sentira mieux. Ne t'en fais pas, elle guérira vite. C'est une solide fillette.
Marciane promit aussi à la brave femme de lui faire apporter des herbes pour les tisanes et une poupée pour distraire l'enfant, puis elle proposa à Guillemette de rentrer ensemble au château.
- Tu es souvent appelée par les paysans pour les soigner ? s'enquit Marciane dès qu'elles furent un peu éloignées.
- Cela arrive surtout depuis que j'ai soigné le petit Noë qui s'était cassé la jambe presque devant moi et que j'ai pu appareiller.
- Et personne n'en a été étonné ?
- Pour ne pas faire mentir mon histoire, j'ai raconté que des religieuses en France m'avaient appris à soigner.
- C'est parfait. Comme tu es douce avec les enfants, on voit que tu les aimes.
Guillemette rougit sans répondre. Marciane lui jeta un regard en coin et continua d'un ton naturel :
- Comment se fait-il que tu ne sois pas encore enceinte ? Ne voudrais-tu pas d'enfant ? Ou quelque chose t'empêcherait-il d'en désirer ? insista Marciane.
- Pourquoi mettrai-je au monde des enfants de la lignée d'une sorcière, marqués par cette tare ? Je n'en suis pas digne. Mieux vaut m'en abstenir.
- Mais tu envisageais pourtant bien d'avoir des enfants en te mariant, je me souviens que tu parlais d'enfants entourés et protégés .
- Adeline m'a rappelé mes origines et m'en a fait honte.
- Adeline ! s'indigna Marciane qui continua cependant : Ton mari n'est-il pas attristé de ton apparente stérilité ?
- Si. Il n'ose m'en parler, mais il fait des neuvaines à Sainte Victoire…
- Guillemette, tu te trompes et tu ne portes aucune tare. Ta mère m'a révélé que toi et moi étions les descendantes directes des premières femmes à avoir peuplé cette vallée, et que le sort de tous ses habitants était lié à notre lignée. Nous avons le devoir de la perpétuer ! Viens, je vais te montrer un secret que seules nous avons le droit de connaître, je crois qu'il te réconfortera.
Elles marchèrent jusqu'au château et gagnèrent immédiatement le donjon dont Marciane releva la passerelle avant de descendre dans le souterrain. Avançant silencieusement et presque religieusement dans les dédales du souterrain, elles arrivèrent jusqu'à la grotte où Marciane s'arrêta. Elle regarda Guillemette avant de s'approcher du rocher qu'elle fit pivoter, puis elle alluma les deux torches qu'elle avait pris soin d'emporter et s'engagea dans le passage qui baillait exhalant son haleine froide. Guillemette la suivit, toujours silencieuse. Lorsqu'elle parvint à la caverne, Marciane brandit sa torche. Derrière elle, Guillemette resta figée en contemplant le spectacle insolite et magique qu'elle découvrait. Elle resta longtemps immobile, les yeux étincelants, transfigurée. Puis elle leva lentement les mains dans un geste d'appel et se prosterna, en murmurant des incantations. Lorsqu'elle se releva, elle dit à voix basse :
- Rentrons maintenant.
- Nous reviendrons, souffla Marciane.
Le retour fut aussi silencieux que l'aller, mais Marciane sentait sa compagne transformée, son allure était plus souple, son pas assuré, elle était délivrée. Lorsque Marciane referma la porte en tournant les chenets, Anna lui sourit en disant simplement : Merci ! Robert et Adeline avaient quitté Marcelly, laissant un souvenir mitigé : de regret pour lui, de soulagement pour elle qui avait fini par se rendre insupportable même à ses anciennes compagnes. Quelques temps après, en voyant l'air radieux de Bertrand, Marciane comprit que Sainte Victoire l'avait exaucé et que Guillemette serait bientôt mère…
Bertrand maintenait sur le domaine une vigilance de tous les instants, conscient de la menace que Raoul de Convert faisait planer sur Marcelly. Il avait raison ! Très proccupét, Martin vint un matin trouver Marciane :
- Un des hommes du marché condamné à des travaux pénibles vient de m'avertir qu'il avait reconnu un individu aux ordres de l'Ours rôdant dans les parages. Il s'agit de Godron, celui qui est chargé d'actionner le soufflet du forgeron. Il est sûr de son fait. Le suspect se dirigeait vers l'église où un mécréant de sa sorte n'a rien à y faire. Il serait bon de se méfier !
- Il nous faut surveiller le village et poster des hommes de garde dans le clocher, décida Bertrand. Venez, Martin, nous allons organiser ça.
Les hommes du bourg participèrent avec les sergents du château à la permanence de la garde. Ils étaient suffisamment inquiets pour ne pas trouver la charge trop lourde. Plusieurs jours passèrent sans incident et Bertrand commençait à se demander si Godron n'avait pas affabulé… Au petit matin alors que tout le village aurait dû être encore plongé dans le sommeil, les guetteurs, un peu assoupis, furent tirés de leur engourdissement par le bruit de pas furtifs et un raclement semblant provenir d'une charge traînée sur le sol. Ils se penchèrent discrètement par les étroites fenêtres du clocher et virent que des fagots de bois avaient été amenés contre les portes de l'église et de la crypte où déjà des flammes s'élevaient ! Immédiatement, ils bandèrent leurs arcs et visèrent les silhouettes bien distinctes qui se découpaient dans la lueur du feu. Ils étaient bien entraînés, leurs flèches sifflèrent et atteignirent leur but. Ils y eut des cris de douleur ! Un homme s'affaissa, deux autres tentèrent de prendre la fuite, mais, de nouveau atteints, ils s'écroulèrent. Les gardes sonnèrent de la trompe. Les villageois sortirent en hâte, à peine vêtus mais armés de faux et de piques. Voyant les attaquants neutralisés, ils éparpillèrent les branches et, avec quelques seaux d'eau rapidement tirés du puits, éteignirent le feu qui n'avait pas encore causé de dégâts. Bertrand et des gardes, sortis du château par une poterne, les rejoignirent et se saisirent des malandrins. L'un était mort, mais les deux autres, sérieusement blessés, furent amenés au château. En inspectant les alentours, l'on découvrit trois chevaux cachés dans un boqueteau. Aucun autre bandit n'avait donc participé au coup de main.
- Godron avait vu juste ! Il nous a rendu un fier service et mérite d'être récompensé. Je propose qu'il soit relevé de sa peine, proposa Martin. Vouloir brûler notre église, ces maudits n'hésitent devant aucun crime !
- Sainte Victoire nous a protégés !
- Dis donc, Marceau, tu tires comme un vrai homme d'arme !
- C'est vrai ! Son tir a été aussi bon que le mien, remarqua le garde du château qui avait été de faction avec le paysan.
Marceau était encore tout étonné de sa réussite. Il est vrai qu'il avait fait partie des volontaires entraînés par Bertrand. Les commentaires allaient bon train. Les femmes et les enfants, une fois tout danger écarté, avaient rejoint les hommes et tous se congratulaient, félicitaient les guetteurs, examinaient les traces du feu. Puis ils allèrent faire une prière d'action de grâce avant d'écouter la messe du matin que le desservant célébra en avance. Les deux bandits survivants furent jugés et pendus sans tarder. Il ne faisait pas bon s'en prendre aux habitants de Marcelly, la canaille devait en être avertie ! Raoul de Convert aurait sans doute du mal à trouver des volontaires dorénavant.
Godron, une fois libéré, ne voulut pas quitter Marcelly. Il demanda au forgeron de le garder comme aide avec un petit salaire, ce que son patron lui accorda volontiers.« Le métier lui plaisait disait Godron et il ne voulait pas redevenir un vaurien . Ses compagnons continuèrent un temps leurs travaux forcés avant que la communauté villageoise, avec l'accord de leur suzeraine, ne les tint quitte de leur dette. Marciane ajouta généreusement un petit pécule à chacun d'eux et leur proposa de continuer à travailler contre rétribution. Seuls deux d'entre eux préférèrent repartir, les autres choisissant de rester à Marcelly. Deux voulaient fabriquer du charbon de bois qu'ils vendraient au marché. Tout le monde trouva l'idée judicieuse. Il fallut d'un commun accord délimiter les parcelles à exploiter, les essences qui seraient utilisées et les taxes qu'ils supporteraient. Les deux derniers continueraient à entretenir les chemins et la route, payés par le château. Ils reçurent le droit de se construire des maisonnettes et se trouvèrent ainsi rapidement assimilés aux habitants du bourg...