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La clinique des poupées

1adbde4bdeb27b1112932f677ba8393b.jpgUne petite échoppe sombre dans une rue tortueuse, sous la cathédrale. La vitrine est sale et, derrière, il y a mille petits visages flous aux yeux fixes, des yeux verts, parfois fermés, des mirettes noisette, certaines étrangement vides, des yeux billes de verre ou boutons cousus, brillants, rieurs, tristes, morts, sous de lourdes paupières colorées, avec de longs cils rigides, oui, il y a là des tas d'yeux, en fait, des dizaines de paires, qui clignent pas, qui sourient pas, tous tellement fixes et fixés sur moi... Je frissonne sous les regards en toc de ces faces plastoc de bébés joufflus ou de petites ladies aux joues blêmes de porcelaine. Ces pupilles de pacotille me fichent la trouille, je me sens soudain mal à l'aise. Je détourne les yeux, cherche un endroit où les poser et découvre alors, gravé dans le bois vieilli de la devanture, le nom du magasin: "clinique des poupées". Un choc. J'agrippe la main de ma mère.

- Maman... Elles sont malades?

- Oui...enfin...non, elles sont là pour être réparées, elles sont cassées, sûrement. Tiens, regarde là, qu'est-ce que je te disais, celle-là n'a plus de bras! Et l'autre, derrière, il lui manque une jambe! Et la petite brune avec la robe rose, dans le coin, t'as vu, elle a un oeil qui pend! Oh, et la grande majorette sur le tabouret elle a perdu la tête, alouette...

Maman se met à chantonner, elle rit et me pince la joue.

- Hey, pourquoi tu fais cette tête, Kiki, ça va pas?

Non, ça ne va pas du tout. Je suis horrifiée à la vue de ce terrible chantier, horrible charnier... Je comprends mieux maintenant tous ces regards bizarres. Sous les tresses, tellement de détresse ! J'avise alors la petite pancarte dans la vitrine qui dit "salle d'attente", sous laquelle sont couchées toutes ces pauvres poupées mutilées, blessées, avec leur yeux de douleur muette. N'y avait-t-il donc personne pour s'occuper d'elle, les recevoir, les soigner? Maman me tire par la main:

- Viens, il faut y aller, il est presque 2 heures, l'herboristerie va ouvrir. Et la clinique aussi d'ailleurs, regarde, la lumière vient de s'allumer dans le magasin!

J'ai vu alors le très vieil homme bouger au fond de la boutique. Il avait l'air si lent, si faible. C'était lui, le docteur?! Il s'est approché de la porte et a tourné l'affichette Fermé/Ouvert en me faisant un grand sourire sans dents...Apeurée, je n'ai pas répondu et suis partie rejoindre ma mère en courant, elle m'attendait, quelques portes plus loin, devant l'herboristerie. Je me souviens avoir pensé que si j'étais malade un jour, je n'aimerais pas être, comme les poupées, dans un hôpital-vitrine, mes blessures exposées aux passants indifférents.

Le timbre du grand bazar aux herbes a tinté joliment et les odeurs violentes m'ont prise à la gorge. Je ne saurais pas dire ce que ça sentait mais c'était fort. Des milliers de petits colis d'herbes séchées exhalaient des arômes étranges, leurs parfums se mêlaient, se heurtaient, combattaient, s'annihilaient, se superposaient, s'étoilaient, s'étiolaient. J'avais la tête qui tournait, incapable de reprendre pied sous ce bombardement olfactif. Et puis, de derrière le vaste comptoir en bois noir, chargé d'autres ballots de fragrances, de balances miniatures et des armées alignées et charmantes de leurs petits contre-poids dorés, une voix douce a demandé:

- Bonjour, que puis-je pour vous?

C'était une poupée qui venait de parler! Enfin, c'était une jolie jeune femme mais avec des yeux de poupée. Des yeux fixes et tristes, d'un bleu trop clair, presque blanc, comme quand le jour déteint sur la neige et, dessous, ces drôles de demi-lunes sombres, parfaitement dessinées et un peu gonflées. Je me suis demandée si elle avait été bien réparée, c'était bizarre, ces grandes poches sous ses yeux et puis elle n'arrêtait pas d'éternuer! Je ne l'ai pas quittée des yeux durant tout le temps où Maman a fait ses emplettes odorantes puis nous sommes ressorties. Je respirais mieux et j'ai demandé à ma mère:

- Tu crois qu'elle a été bien soignée à la clinique des poupées?

- Arrête tes bêtises!

- Mais elle a les yeux comme la grande poupée dans la vitrine, tu sais, celle...

- Ce n'est pas une poupée. Elle a juste les yeux cernés. Peut-être qu'elle a mal dormi cette nuit ou alors elle fait une allergie à quelque chose ce qui expliquerait ses yeux gonflés et ses éternuements...

- Et dans son magasin, y'a pas une herbe qui peut soigner ça?

- Si, sûrement...

- T'en es pas sûre?

- Si...non... Tu sais, des fois aussi, on a des poches sous les yeux quand on vieillit, c'est tout, c'est pas grave, c'est la vie...

- Et la vie, ça se soigne pas?

Il m'a semblé que Maman avait l'air un peu triste soudainement. Je n'ai pas insisté. Je me suis sûrement fabriqué une réponse. La sienne est venue des années plus tard. Je m'habillais pour pouvoir entrer dans la grande salle de réanimation. Y'avait plein de corps tout démantibulés, allongés sur des lits, derrière des vitres, comme à la clinique des poupées, leurs blessures exposées aux passants indifférents. J'avais du mal à soutenir les regards. Maman était là, dans un des lits, ses yeux très bleus étaient encore ouverts. Fixes.


Source : hautetfort.com
Clic pour lire la suite sur le billet La clinique des poupées


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