
Je cherche un bus à prendre. Un bus qui me donnerait envie de le prendre. Un détail dans la carrosserie, une bosse ou un creux qui me raconte une histoire de voierie, un feu mal tricoté, un accident de platane, le passage d'une rue trop étroite, le reflet d'un visage dans une vitre, une mélancolie qui passe, un sourire qui flashe. Je cherche un bus à prendre. Une garniture abîmée de milliers de têtes posées, une calandre de métal tendre, une main à la fenêtre, une lueur. Je cherche un bus qui me donnerait envie de le prendre. Un carreau brisé, un graf, une porte mal refermée, un courant d'air dans une longue chevelure brune, un chewing gum collé à une rembarde, une odeur, un bruit, un cliquetis, une destination, un signe. J'ai déambulé longtemps dans les avenues-serpillères de ce printemps incontinent pour trouver l'idéal modèle mais je n'ai rien croisé d'autre qu'un contingent d'engins pas beaux, identiques, ballet mécanique de machines lourdes dans un souffle de gaz, bus de ville, cars des champs, je déchante doucement, ces longues carlingues disgracieuses, bardées de pubs, ne m'inspirent pas. Alors je me décide à en prendre un, peut-être est-ce à l'intérieur, dans le mouvement, le balancement, que se produira le déclic photographique... Celui-ci s'appelle Saint-Exupéry , direction l'aéroport, un joueur. Dans l'autre sens, un George Besse se dirige vers le Jardin des Plantes. Je le prends en pensant, joueuse, au livre que je trimballe dans mon sac. "J'écris parce que je n'ai pas encore trouvé autre chose pour tuer définitivement les matins carcéraux. Ou que je n'en ai pas eu le courage. J'écris pour que ces matins sans vie s'emprisonnent et s'engloutissent dans la douleur des mots et de leur architecture fragile." Jean-Marc Rouillan, Je hais les matins. Le hasard carbure à l'ironie. Désolée, la morale, mais ça me fait sourire. Je monte. Le chauffeur a une sale tronche. Il me regard noir. Je monnaie pour billet. Il fixe l'appareil à mon cou. Je tente via un sourire de désamorcer son agressivité. Ca ne vous embête pas si je prends quelques photos dans le bus ? Il hausse les épaules et grommelle quelque chose comme si vous n'avez rien de mieux à faire. Je choisis un siège au milieu. Le bus est vide. Le trajet court. Je tente de saisir quelques reflets distordus sur une barre métallique. Je croise le regard excédé du chauffeur dans le rétroviseur. J'en rajoute dans les poses outrancières, je prends n'importe quoi, le caoutchouc cloqué du sol, l'inscription sortie de secours, le tissu moche des sièges, le plafond et mille autres riens. La station approche, je ne bouge pas. Il me surveille toujours dans le rétro puis accélère, estimant que je vais descendre plus loin. Je me jette sur le bouton stop. Il fulmine et freine brutalement. Je descends en lui balançant un merci-au-revoir enjoué auquel, bien sûr, il ne répond pas. Les portes se referment dans le soupir languissant des vérins. Chronique nulle d'une animosité ordinaire, c'est lui qui a commencé. L'entrée du Jardin est juste en face. Il y a une cascade de verts, les trilles des piafs qui partent en vrille dans les feuillages, love saison, et quelques bancs patients le long des allées clean. Je choisis celui qui m'attend, en retrait, et j'y pose mon Canon pour tirer un coup de pied aux pigeons collants, ils s'envolent pour se reposer encore plus près de moi, j'ai pas de miettes, les mecs, rien à becqueter, go away, je prends mon livre, marque-page Lufthansa, souvenir d'un voyage en Pologne, dédicacé d'un Bis bald höffentlich, K!, signé Bernd et son @dresse que je n'ai jamais utilisée, éphémère compagnon de vol, et soudain je remarque le môme qui s'approche doucement de moi. On ne peut jamais être tranquille, bordel ! Je vais lui tirer, à lui aussi, un coup de pied pour de faux, s'il insiste. Il insiste. Je shoote dans sa bouille, très gros plan sur son smile, je lui montre le résultat sur le petit écran de l'appareil, il jubile, tous les matins ont leurs lutins, et, depuis l'oasis de son sourire, manière de remerciement, il me tend sa canette de jus de fruits pour que j'en prenne une gorgée. Sur l'étiquette, trois mots qui m'agrippent à la gorge. Aux oranges sanguines.
Sanguines. Comme ses esquisses. L'ancienne ballerine a raccroché ses pointes et ne pose plus désormais ses pas félins que sur vélin, traces légères à l'ocre rouge, ballet de ses doigts sur la petite scène de papier. Sur son lac, les cygnes ne seront plus que d'origami, le destin avait pour elle un autre dessein, elle ne danse plus qu'en dessins et en signes. Sur les pages, elle décline son art, il lui ressemble, fragile et léger, fort et puissant. Elle écrit, dessine, en suivant la petite musique de ses émotions, une partition en clef de soleil où se lisent les blessures nombreuses, les griffures faites à son coeur de craie. C'est lui qui avait voulu accrocher la sanguine dans la chambre, au-dessus du lit. Il l'a sûrement regardée avant de partir, de refermer une dernière fois la porte. La plume de la ballerine s'abreuve à l'encre de ce nouveau chagrin, ses traits tremblent parfois, elle est triste, son coeur figé de douleur devient un morceau de bronze, lourd et dur. Lourd et dur? Regarde, ce morceau de bronze là , celui que tu aimes tant, ça ne l'empêche pas de valser, somptueusement léger, tout près de ce jardin aux roses mouillées où l'on se retrouvera un de ces quatre...
Sanguines. Comme ses cellules. La jeune femme en étudie la dernière numération. Il y a encore quelque chose qui ne va pas. Ils vont remettre la sauce, perfusions, transfusions. Elle a froid, on la couverture de survie, elle tremble encore, elle se dit qu'elle ressemble à une petite papillote, sous le papier brillant un morceau de chocolat au lait fourré poire, elle est triste parce qu'elle ne pourra pas sortir ce soir comme elle l'avait promis à son petit ange... Sur mon téléphone, je compose un petit radeau de mots, j'y mets un arc en ciel, des fleurs de saison, une rose, quatre arômes, un lupin, un pissenlit, des cerises, des brins d'herbe, du vent, des odeurs de terre et un vaillant petit capit'aime pour le guider jusqu'à la chambre close. Contre l'isolement et sa cascade d'heures, quelques mots cascadeurs. Lutter encore. Les jours passent. Fatigue, spleen, tristesse, un filet de voix au bout du fil, coeur serré, puis soudain le papillon d'un éclat de rire pris dedans… Alors elle parle de la Provence et du ciel bleu, des mots qu'elle a lus, des rencontres, des framboises du jardin, d'une longue promenade autour du lac… Et puis c'est déjà demain, on se retrouve où tu sais !
Sanguines. Comme les oranges dessinées sur les sets de table de ce vieil hôtel à Varsovie. C'était un beau mois de septembre. J'avais un jour d'avance sur les autres et je ne me rappelle plus pourquoi. Juste qu'ils devaient arriver le lendemain. Une journée rien qu'à moi. J'ai visité la ville au hasard. Puis j'ai cherché Ewa. Elle m'avait donné son adresse lorsqu'elle était assistante à la fac, on s'était écrit un peu puis oublié. J'avais toujours cette adresse. J'ai poussé jusque chez elle. Une banlieue très moche, des immeubles sales, du gris qui pesait. La porte que je m'apprêtais à franchir s'est ouverte brusquement, je me suis effacée pour laisser passer cet homme rougeaud et énervé qui pestait après les battants qui refusaient de rester ouverts. Il tirait sans ménagement un fauteuil roulant et la petite tête blonde de l'occupante dodelinait follement à chaque à -coup. Ewa. Elle ne m'a pas vue. Elle souriait mais je n'ai pas osé l'aborder. J'ai pris mes jambes à mon cou. Après avoir marché longtemps, je suis tombée sur une vieille gare routière. Il y avait une rangée de quais désaffectés et cette pancarte rouillée qui battait dans le vent. J'ai zoomé sur le petit autocar stylisé dessiné dessus en souhaitant qu'un véritable bus se matérialise rapidement et m'emporte loin…
Cette photo, je suis sûre que je l'ai toujours. C'est elle que je cherchais. Drôle de trajectoire pour retrouver la mémoire de ce cliché. Arrêt George Besse, sauter dans le bus, le Jardin des Plantes, le bambin au jus de fruits et cette déclinaison sanguine, d'une sister l'autre, découper les blisters légers des souvenirs pour finir par se rappeler et vibrer sous l'onde de choc... Je ne prendrai pas le bus en photo, juste pour rentrer. Mais j'ai encore le temps, beaucoup de temps, il fait bon sur ce banc, le temps de terminer ma lecture. Nous étions emplis d'absolu, de la liberté enivrante des rebelles bien sûr, mais aussi de la certitude rigoureuse de tenir coûte que coûte l'une des dernières barricades avant le déferlement. Et nous riions. Nous riions toujours en graissant nos armes, jusqu'aux adieux près d'une gare au bord d'un canal .Je hais les matins est un livre fort, perturbant, percutant, déchirant. Je le referme. Je prends une inspiration. Je rouvre les yeux. Je bois le matin.
Special thanks à Koryfée qui a réalisé la sanguine illustrant ce texte et a bien voulu laisser sa danseuse légère présider au ballet désordonné de mes mots...