Ils se sont mariés juste une semaine avant, le samedi 16 novembre 1963. Elle portait un diadème dans les cheveux qui retenait un voile léger de gaze et une robe courte dont l'organdi lui chatouillait les genoux. A ses côtés, il "pingouinait", frêle, moustache fine et pattes coupées ras, costard noir sur blanche chemise, cravate de soie gris perle et boutons de manchette, nacre brillante... Soirée, pétards, cotillons, pièce montée, jarretelle. Sur les photos en noir et blanc, les ombres allongées cosy sur le sol disent un soleil présent et généreux, il faisait tendre pour une mi-novembre, les femmes, tailleurs légers, les hommes, vestes déboutonnées, sourient au photographe, dans les mains de la mariée, bouquet de petites fleurs blanches factices, plastique de saison. A l'arrière, les ruines du château fort, murs écroulés, meurtrières meurtries, tours ébranlées, offrent leur décor de catastrophe, c'était il y a quarante ans et plus, c'était il y a des siècles, sous les cendres du temps les sourires figés sont restés dans une bonheur attitude enfuie, nombreux parmi eux sont leurs auteurs à présent disparus, scène Pompéi d'un mariage en grandes pompes. Est-ce que je trouve que ma mère a l'air triste le jour de son mariage parce que j'étais triste qu'elle ne soit plus là pour le mien? Divination stupide, je vois dans son regard d'alors la menace que j'ai vu s'abattre, douleur, j'en cherche l'ombre, l'annonce, la trace et, forcément, je la trouve. Mais pourtant, ce jour-là , tout est sûrement très gai. Le lendemain, ils taillent la route, voyage de noces, l'Italie au bout de la strada, all the way jusqu'à Napoli, bouffer de l'amour, des pâtes et du soleil, la 4 a des ailes, le carrosse est blanc, la vie s'ouvre et elle connaît son rôle de salope par coeur, heureusement elle n'entre qu'au milieu du deuxième acte...
Dimanche 14 mai 1972 - Jusque très tard dans la nuit j'ai collé radio Kennedy à mon oreille pour tenter d'entendre la grande nouvelle. Rien. Aucune station, aucun grésillement ne l'a soufflé, hurlé au monde, que j'avais un frère depuis aujourd'hui! Je me tiens à la même place qu'autrefois alors que j'écris ces lignes. Mon père vient de m'offrir radio Kennedy pour me consoler de ne pas pouvoir retourner à la maternité avec lui, comme ça, tu pourras entendre les nouvelles en nous attendant! J'aurais bien voulu qu'on annonce la naissance de mon frère, j'étais un peu déçue puis je me suis dit que je n'avais sûrement pas trouvé la bonne station...
Vendredi 22 novembre 1963 - JFK se fait plomber à Dallas, la nouvelle envahit le monde. A quelle vitesse? Les jeunes mariés sont à Rome. Est-ce qu'ils sont au courant dès le soir même? Ils entendent parler de Kennedy partout, journaux qui froissent, TV qui hurlent. Ils ne parlent pas l'italien, ils ont envie de savoir ce qui s'est passé. Alors ils achètent cette petite radio: elle est toute minuscule, noire, on-off à droite, une petite led comme un oeil rouge unique au-dessus du gros bidon du haut parleur, à gauche le bouton pour changer de station, Kennedy story version française, enfin. Le jour suivant, ils quittent Rome, direction Naples, la radio dans leurs bagages. Plus tard mon grand-père lui a fabriqué une petite housse en cuir noir et moi je l'ai baptisée radio Kennedy parce que cette histoire du voyage de noces à tenter de capter les nouvelles d'Amérique m'avait marquée, touchée...
Lundi 14 mai 2007 - Radio Kennedy a un peu vieilli. Elle émet de plus en plus difficilement. Elle a fait de longs voyages, et pas seulement depuis l'Italie, je l'ai emmenée presque partout. Elle m'a dit Bobby Sands à Belfast, a tombé le mur à Berlin, chanté mi corazon à Mexico, joué Ry Cooder à Calexico... Silencieuse, elle me parle encore d'un lointain voyage de noces mais, aujourd'hui, programme unique: happy birthday, mon reuf!