Il a quarante ans passés, le vieux banc du jardin, fluo vert et vermoulu, duo planches et acier, bois tendre décrépit contre le crépi dur du mur gris de la maison. Au fil des ans, il s'est ridé, craquelé, creusé, brisé. L'ont rongé les chaniottes du temps, celles de mon sot de chien aussi, puis les monceaux de soleil et les seaux de pluie, les caresses de là-haut et les furies H2O, le froid, le chaud et les frottements répétés des culs des gens de céans, nous donc, qui, longuement, nous y sommes assis sur nos séants, aux premiers rayons de printemps, aux lourds soirs d'été, aux courtes après-midi d'automne... On a ri, bouffé des cerises, on a parlé, écossé des petits pois, on n'a rien dit, rempaillé des sièges, on a pleuré, cassé des noix, on a déroulé la bobine du temps, regardé passer les gens, là, sur ce vieux banc, à l'ombre de l'abricotier qui n'en finit pas de mourir. Son tronc est creux, cerclé d'un anneau de métal d'où irradie la toile de fils de fer qui l'empêche de choir, tellement fragile, seuls subsistent quelques petits rameaux vivaces, improbables rejets de sève, qui s'alourdissent encore, chaque année, de dizaines de fruits lourds et sucrés, les plus grosses branches sont mortes, coupées à la base, cautérisées par un drôle de mastic végétal d'un bleu étonnant, métallique. Décharnée, son ombre est moins sombre, moins dense, toujours magnifique quand, au plus fort du soleil, elle vient se poser sur le vieux banc, complice ancienne, et taguer la façade de sa longue histoire d'agonie en reprenant l'antienne des années passées: l'entrée de mon école maternelle est juste au bout du jardin, celle du cours élémentaire tout à côté, puis la cour des grands dont je rêvais tellement, la silhouette lourde de mon grand-père penché sur ses semis, les cages à lapins, les roses, les tulipes, les lupins... Perlimpinpin, poudre d'enfance qui s'échappe d'un banc usé et de quelques branches cassées. Je sais qu'un jour, malgré leurs arceaux de feraille, il faudra que l'abricotier et le banc s'en aillent, qu'on les détaille en petites bûches, RIP et ashes to ashes, mais je les garderai jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'ils tombent en poussière. Parce que, quand je m'asseois sur le banc, que je regarde le fruitier diminué, je pense à ma famille, à mon arbre généalogique, pareillement amputé, mais avec ses rameaux de vie et de souvenirs qui survivent, alors je cale, je pousse, je redresse: allez, debout, encore, un peu... Le vieux banc et l'abricotier branlant, je les ai photographiés sous toutes les sutures, le banc est en couverture de mon livre aïe love you et j'ai couché l'abricotier sur le velouté de multiples tirages sur papier aquarelle. Hier soir, dimanche 22 avril, j'y suis encore à regarder le soleil fondre dans l'air, fin de soirée douce, je caresse distraitement les planches usées, aïe, une écharde plantée dans ma paume me ramène à la réalité: c'est bientôt l'heure des résultats des élections présidentielles, je monte à l'étage pour ôter l'aiguille de bois enfoncée dans ma chair et allumer la télévision, espérant qu'elle ne va pas m'en planter une dans le coeur...
Et je me resouviens encore, en zappant nonchalamment d'une chaîne l'autre : les jours d'élection, s'il faisait beau, on s'installait sous l'abricotier, sur le banc, avec mes grands-parents, et on regardait passer les gens qui allaient voter. Le bureau était situé dans les salles de l'école primaire, en contrebas. C'était rigolo, ce défilé de trombines concernées et de démarches entre zig et zag, cortège bariolé ponctué des commentaires acerbes de ma grand-mère, non mais, regarde-moi celle-là comme elle est fagotée, si c'est pas Dieu possible! Mais, c'est pas la fille de la mère Machin? Mais si, tu sais bien, celle qui habite au bout de la rue et que t'avais trouvée une fois chez le boucher et elle t'avait raconté que la vieille tapait pas mal dans la gourde...etc...etc...ad lib...! Le spectacle durait tout l'après-midi, pas besoin de la SOFRES, les estimations s'offraient à nous durant notre longue, douce et moqueuse observation: taux de participation, dis, ça fait plus d'une heure qu'il est pas passé un péquin, ça marche pas bien, leurs votes, cette fois-ci, les gens en ont marre!, les résultats en live, tiens, ben, vlà les T. maintenant, z'ont même traîné la vieille, les cocos sont au complet, tu verras que Marchais, il va faire fort ce coup-ci, mais bon, c'est pas encoe fini, hein, si on sortait la table et qu'on appelait les S., on pourrait faire une petite belote! Ah non, vous allez encore parler politique. T'es marrante, toi, c'est quand même bien le jour! Tu parles de jour, pour vous entendre vous engueuler comme des chiffonniers... Bon, Kiki, va les chercher et t'iras aussi me chercher un Orangina dans le frigo. Non, j'en ai marre, pourquoi c'est toujours moi qui dois aller chercher les trucs, j'ai pas envie! Tu te dépêches et vite parce que si je me lève...et tu vas arrêter de bouder à la fin?! De mauvais gré, je suis partie chercher les voisins et l'Orangina. C'était l'année 1974 et je boudais parce que ma mère, dans l'isoloir, avait refusé de me montrer le bulletin qu'elle glissait dans l'enveloppe. T'es qu'une piplette, j'ai pas envie que t'ailles le raconter partout! Une fois dehors, j'avais réussi à lui soutirer une info qui m'avait mise hors de moi: elle n'avait pas voté pour Arlette! Laguiller, pensez bien, je ne savais pas vraiment qui c'était à l'époque. Enfin si, je connaissais bien une Arlette Laguiller, la chienne du maire de la petite commune de Haute-Loire d'où étaient originaires mes grands-parents: le vieux maquignon, à droite comme un i, avec ses éternels costards trois-pièces-velours-côtelé, le panama chaloupé sur son crâne de piaf et sa montre-gousset qui me fascinait, ne supportait pas l'idée qu'une femme, rouge de surcroît, puisse briguer le poste présidentiel. De colère, il avait appelé sa chienne Arlette Laguiller. Au pied, Arlette!, qu'il hurlait à la pauvre bête obéissante qui s'aplatissait devant lui et il jubilait voilà, t'es une bonne chienne, Arlette, faut juste que t'apprennes où se trouve ta place!. Ben oui, rétrospectivement, c'était un gros con réac et miso mais, dans mes yeux d'enfant, il était le nain débonnaire, tout de noir vêtu, qui me prenait par la main pour m'emmener voir les petits lapins dans sa cour et me prêtait Arlette pour mes promenades en forêt. Du coup, j'avais un peu mélangé les deux Arlette et je trouvais ça normal de voter pour elle, la chienne, enfin, vous voyez, elle était tellement câline avec ses grands yeux caramel. Faut-il voir dans ce regard-là l'ébauche de ma sensibilité de gauche (toute!) comme on dit? Et pourtant, je vote toujours pour ceux qui ne sont pas...chiens! A la télé, débauche inutile et bavarde, faut bien meubler, d'allées et venues entre les QG des candidats, cela m'exaspère, il est là, elle est pas là, on l'attend, il devrait déjà être là, elle ne prendra l'avion que ce soir, etc, etc, c'est encore trop tôt pour les résultats, je retourne m'asseoir dehors, sous l'abricotier, sur le banc, j'ai un peu mal au dos...
Il a quarante ans passés, mon corps, comme le banc, est-il aussi vieux que lui? Je nous regarde. On se ressemble un peu, malgré tout. Moi aussi, débardeur fluo, duo de chairs et d'os, vermoulue parfois, ridée par le temps, coeur tendre un peu beaucoup abîmé de s'être trop frotté au crépi rêche et blessant de la vie. Planche trouée, creux intercostal, réseau des veines, les miennes, celle du bois, cicatrices anciennes, sur ma peau, sur la sienne, de longues échardes aussi qui affleurent, de celles qu'on ne retire pas. Combien de temps aurais-je passé, assise sur ce banc tremblant? On pourrait sûrement l'estimer, aussi, mais pas en émotions, y'a pas de centimètres pour mesurer les sentiments. Les élections n'ont pas eu lieu dans l'école cette fois. Le bureau de vote a migré, oh, pas loin, l'entrée n'est que quelques dizaines de mètres plus haut, les gens se garent toujours devant la maison mais ne longent plus le jardin. Une affiche signalait le déménagement sur le portail grinçant de l'école mais beaucoup ne l'ont pas vue et sont passés, sans me voir, pour rejoindre l'entrée de l'école primaire. Défilé réduit, émotions intactes. Il est l'heure, enfin. Deux visages apparaissent, Ségo et Sarko. J'ai voté "utile", pour la première. Je voterai bien sûr encore pour elle au second tour. Plus tard, j'écoute le discours de Sarko, quasi christique, laissez venir à moi les pauvres, les handicapés, les malades, les blessés, les déçus, etc, etc...je serai votre guide... Pince me, je rêve? Non c'est bien moi qui tombe à l'eau! J'éteins la télévision, j'en ai assez vu. Dimanche en quinze, je sais que plus personne ne va passer devant le jardin, les gens savent maintenant où se trouve le bureau de vote. Plus d'estimations ipso facto, juste IPSOS. Elle. Ou lui. Alors que j'écrivais ces lignes j'ai entendu claquer le petit rabat métallique de la boîte aux lettres. Pubs, journaux gratuits et...Sarko tout sourire sous son slogan ensemble tout devient possible. Ben voyons... (je reconnais que Sarko n'a pas l'apanage des phrases kitsch et toc). Elle ou lui. Quant à moi, sauf panne de coeur, je serai assise sous l'abricotier, sur mon banc vert et vermoulu, espérant que ce soit elle. Sur un banc privé, on peut bien rêver, non? Que la vie publique soit vraiment faite de ces valeurs qu'ils ont TOUS (presque) à la bouche. J'aime à croire que dans ce choix imparfait et restreint, elle ou lui, c'est elle qui est la plus proche des miennes, beaucoup beaucoup plus proche. Donc, c'est ce que je ferai, sur mon banc, dimanche, rêver d'humanité. Je penserai aussi à Arlette qui est morte y'a tellement longtemps, écrasée par un chauffard. Et, dans l'air, le vent basculera l'odeur si subtile des lilas blancs. Naïve? Sûrement. Mal à droite? Définitivement!
Le petit Nicolas ci-dessous, par contre, j'ai bien aimé l'écouter... (Merci, Koryfée!)