Le troisième pays dans lequel nous avions vécu m'est resté très cher, c'est la Libye du temps du roi Idriss. J'avais un peu grandi, j'avais cinq ans, et je commençais donc à me faire des amis. Ce n'était pas tant des amis d'école, mais surtout les enfants des amis de mes parents, car ceux-là on les fréquentait en dehors de l'école. On organisait des picnics pendant les week-ends, on allait chez eux et ils venaient chez nous. Nous sommes même restés en contact et en très bons termes avec bon nombre d'entre eux jusqu'à ce jour.
Quelques années plus tard ma famille s'est carrément alliée à l'une des familles amies puisque ma soeur a épousé leur fils. Et à travers cette alliance nous avons continué à visiter le pays même après la fin de la mission de mon père.
J'aimais beaucoup l'école d'autant que j'étais bonne élève et que je recevais chaque année des prix d'honneur et parfois même des prix d'excellence. C'était une petite école de la mission française qui n'était pas trop fréquentée puisque déjà à l'époque, les gens envoyaient leurs enfants dans les écoles anglaises.
Mes parents conscients de ce phénomène nous ont immédiatement inscrits non seulement à des cours d'anglais mais aussi à des cours d'italien puisque c'était la seconde langue du pays, en plus des cours d'arabe auquel mon père tenait ferme puisque c'était notre langue maternelle . Je le mets entre guillemet, puisque je considère que la langue arabe classique n'a rein à voir avec les différents dialectes arabes, c'était donc pour moi une langue étrangère supplémentaire à apprendre. Piano et danse classique, cela allait de soi pour faire comme tous les gens bien de l'époque.
Bizarrement pour ce pays musulman, beaucoup de gens y fêtaient Noë, car beaucoup de chrétiens de toutes nationalités y vivaient. C'etait l'époque où les religions cohabitaient sans aucun problème. Pendant Noë on voyait un peu partout sur les balcons des sapins illuminés le soir. Nous avions nous même le notre qui trônait au pied de la cheminée.
Maintenant que j'en parle, je me souviens qu'au Liban, papa s'arrangeait pour que le père Noë vienne lui-même à la maison nous demander ce que nous souhaitions recevoir comme cadeaux. J'étais fascinée par le personnage et j'y croyais ferme.
Seulement contrairement au Liban, en Libye il n'était pas possible de trouver un Père Noë, et un soir j'ai surpris ma mère entrain de mettre les cadeaux au pied du sapin. Ma déception fut grande mais en même temps j'étais fière de partager un secret avec les grands vis-Ã -vis des plus petits.
Un autre souvenir m'a aussi marqué en Libye, c'était la télévision. En fait, à l'époque, il y avait une base américaine en Libye, la base Wheelus, et par conséquent elle émettait une chaine de télévision américaine. Dessins animés de Walt Disney, feuilletons, westerns, etc. C'était une nouveauté de taille qui m'avait marquée.
Le souvenir le plus émouvant pour moi avait été l'assassinat du Président Kennedy. Je me souviens avoir regardé la cérémonie des funérailles et avoir pleuré avec ses enfants. A travers les images j'avais ressenti leur douleur. A mes yeux d'enfant, le monde avait perdu le plus bel homme qui soit et ses enfants étaient trop jeunes pour être orphelins. C'était la première fois que j'avais eu très peur de perdre mon propre père que je pensais et voulais éternel.

C'est aussi en Libye que je me souviens bien de mes premières fêtes d'anniversaires. La joie de recevoir tous mes amies et d'être le centre d'intérêt de tous au moment d'éteindre mes bougies, était indescriptible. J'étais une vraie petite princesse… Etant l'ainée, ma mère préparait tout cela avec beaucoup de soins. Tout était magique tant à mes yeux qu'aux yeux de mes amis. Des ballons étaient accrochés partout dans le jardin et avec la musique, une ambiance de grande fête régnait dans la maison. Tous les enfants repartaient avec des petits cadeaux et disaient attendre avec impatience le prochain anniversaire.
Parmi les amis de l'époque, la famille dont le fils avait plus tard épousé ma soeur, nous était la plus proche. Leur fille ainée qui avait le même âge que moi est restée à ce jour ma plus proche amie, bien plus, elle a carrément pour moi un rang de soeur. Il en va de même pour ses parents qui étaient des gens d'une extrême gentillesse que j'avais toute jeune déjà adopté comme parrain et marraine.
Grâce à eux j'avais découvert la religion musulmane de plus près. Ils étaient très pieux et m'avaient enseigné avec leurs propres enfants les piliers de l'Islam ainsi que la manière de prier. Nous avions droit à des cadeaux chaque fois que nous apprenions par coeur une sourate du Coran ou un poème arabe que l'on récitait en chantant pour ne pas que cet apprentissage devienne pour nous un devoir ennuyeux.
Dans l'enceinte de leur propriété ils avaient construit une mosquée dans laquelle nous pratiquions ensemble la prière du vendredi. Encore une fois grâce à eux j'ai trouvé que le prophète Mohamed était aussi attachant que le doux Jésus chrétien et malgré que la prière musulmane soit plus contraignante que la prière chrétienne, j'ai finalement décidé que tout en ne reniant pas Jésus, je voulais bien être musulmane comme mes parents et mes proches.
Après tout, la prière collective du vendredi me semblait bien plus amusante que de prier toute seule au pied de mon lit. Quant à l'Aïd essaghir il était bien plus intéressant pour les enfants que la fête de Noë puisque la tradition voulait que chaque famille à laquelle on allait présenter nos voeux, donne de l'argent aux enfants, ce qui nous permettait d'en ramasser pas mal et d'acheter autant de jouets que l'on voulait. Par conséquent, on poussait nos parents à nous emmener chez le plus grand nombre possible d'amis.
Mon parrain s'appelait Khaled Beyk et ma marraine Téta. C'est dans leur propriété que l'on allait le pus souvent et c'est chez eux que j'ai mes meilleurs souvenirs d'enfants. Une grande maison chaleureuse et généreuse ou vivaient plusieurs familles et beaucoup d'enfants. Il y régnait toujours une ambiance de fête. Les cours de piano, d'italien, de karaté et d'équitation avaient lieu chez eux. Les weekends étaient jours de grande fête et chaque weekend il y avait pleins d'invités.
Mais le plus impressionnant fut, encore une fois chez eux, la rencontre avec le roi Idriss et son épouse maoulati Fatma. Des gens d'une simplicité et d'une humilité déconcertante, tout en étant d'une classe et d'une allure tout simplement royale. Toutefois nous autres enfants nous n'osions pas nous en approcher si nous n'étions pas invités à le faire juste le temps de leur baiser la main et de repartir sans courir.
C'est toujours en Libye que j'avais aussi rencontré pour la première fois celle qui allait par la suite devenir pour moi, non pas une marraine, mais carrément une seconde maman. Elle venait de mon pays et se trouvait en Libye en visite chez une amie commune. Sa fille est à ce jour ma meilleure amie. Sur le moment notre rencontre semblait anodine, mais plus tard nous avions développé des liens très très forts.
Par contre en Libye, il nous est arrivé un curieux événement. Un matin en entrant dans la salle de bain, mon père avait découvert que dans la nuit il y avait eu une tentative d'incendier notre maison. La salle de bain était inondée d'essence. Dieu merci le robinet du lave main fuyait et l'eau qui en coulait avait pu éteindre le chiffon en feu que quelqu'un avait jeté par la fenêtre entrouverte mais qui était tombé dans le lave main. Sur le moment papa ne voulait pas nous inquiéter et nous avait dit que ce n'était qu'un malheureux voleur que le gardien avait vite rattrapé et remis à la police.Depuis, papa faisait souvent des cauchemars la nuit. Il criait si fort qu'il nous réveillait tous en pleurs. Ce n'est que longtemps plus tard que j'ai su que nous avions eu à faire à un acte terroriste.
Notre séjour en Libye avait duré quatre ans. La dernière année avait été l'année de passage de l'examen de 6ème. Je me souviens encore de la première phrase de la dictée sur laquelle j'avais bloqué. Les vaches paissaient dans le pré . Je n'avais jamais encore entendu ou lu le verbe paitre et je ne savais pas s'il y avait un s à la fin du mot pré. Pendant longtemps, j'ai rêvé de cette dictée en ressentant la même angoisse qu'au moment de passer l'examen, et ce malgré, que j'avais par chance réussi à écrire ma phrase juste. La même chose m'est d'ailleurs arrivée bien plus tard au bac. J'en ai rêvé durant au moins trois ans après l'avoir eu.