Episode 6 : La Madone des Déshérités en enfer ? Cunégonde et Fifi s'égarent une fois de plus ? Un dialogue à tendance sociale ? Rencontre avec Jane B ? La sorcière du château d'Onyx Noir apparaît.
La descente par l'escalier avait été interminable. L'éminence infernale, qui avait l'habitude de ce genre d'exercice, sautillait de marche en marche, imité par la Madone , un peu moins légère que lui et par Lanlan, nettement plus lourd. La Madone avait l'impression d'être une gracieuse antilope sautant avec une grâce primesautière ; au milieu de la descente, elle avait acquis la légèreté d'un veau et elle termina sa désescalade en rampant, agrippée des deux mains à la rampe tellement la tête lui tournait. Il y avait bien longtemps que Lanlan avait cessé de ressembler à quelque chose de défini.
Quand nos deux persévérants explorateurs eurent repris leurs esprits, que la Madone eut rectifié l'ordonnance de sa tenue, de sa chevelure et de son maquillage, l'éminence leur désigna un couloir rouge qui semblait s'enfoncer dans les entrailles de la terre. La salle du meeting est au bout de ce chemin, dit-il. Je n'ai pas le droit d'aller plus loin, on entre sur le territoire de la Sorcière du Château d'Onyx Noir. Et même si j'en avais l'autorisation, je ne vous accompagnerai pas, je ne tiens pas du tout à me coltiner cette horreur. Et il tourna les talons, laissant la Madone des Déshérités très perplexe et Lanlan quelque peu désarçonné. Es-tu sûr que le jeu en vaille la chandelle ? demanda Lanlan au bout de quelques minutes de silence respectueux. ( La Madone réfléchissait.) Moi, je crois qu'on devrait renoncer. Remontons et laissons Cunégonde faire ses conneries, d'en haut, on aura tout le loisir de la critiquer. Lanlan, par moments, tu me déprimes, dit la Madone avec un soupir. D'ailleurs, je ne sais pas pourquoi je dis par moments , tu m'as toujours déprimée. Comment veux-tu que nous sachions ce qu'elle a fait si nous ne sommes pas sur place ? Tu ne crois tout de même pas que Satan va se payer le luxe d'un communiqué ? Et il n'y a hélas pas de journalistes ici pour nous renseigner. Et puis, je me dois d'assister à ce meeting. J'ai préparé un beau discours en descendant, je l'ai parfaitement en tête. Cette affirmation, loin d'apaiser Lanlan, augmenta ses angoisses. Il sortit son mouchoir et s'essuya le front. En route, moitié de moi-même, s'énonça majestueusement la Madone. Le chef de l'opposition nous attend. Et, bravement, elle poussa Lanlan dans le couloir afin qu'il prît la tête de l'expédition.
Cunégonde et Fifi s'étaient perdus, une fois de plus. Pourtant, ils avaient bien suivi le chemin indiqué par le vieux diable : sur le périph, on tourne à droite puis encore à droite. Ils se retrouvaient à présent dans un entrelacs de couloirs plus ou moins éclairés par des jets de flammes qui jaillissaient par intermittence des fissures dans le mur. Fifi faillit se faire griller plusieurs fois. Cunégonde s'en était remise au hasard : puisque les renseignements de ce débris squelettique étaient faux et qu'elle avait laissé son sens de l'orientation dans le bureau du Président, mieux valait faire confiance à la chance. De toutes façon, pensait-elle, on arrivera bien quelque part, même si ce n'est pas l'endroit que nous cherchons. Philosophie optimiste qui lui permettait de garder le moral tandis que Fifi soufflait et criait à chaque projection d'étincelles. Cunégonde engagea la conversation, histoire de s'occuper. Dites, Fifi, vous ne trouvez pas étrange que nous ayons attendu si longtemps à la poste alors que, finalement, nous n'avions qu'un télégramme à envoyer ? Etrange ? répondit Fifi. Non. J?imagine que c'est là comme ailleurs, le résultat des compressions de personnel. Vous croyez ? demanda candidement Cunégonde. A votre avis, cette attente interminable vient du fait qu'on a supprimé des postes ? Oui, c'est évident, dit Fifi, très dogmatique. C'est absolument pareil chez nous, vous le savez bien. Je ne sais rien, mon brave ami, répliqua Cunégonde, pensive. C'était la première fois de ma vie que je mettais les pieds dans un bureau de poste. Vous n'imaginez tout de même pas que je vais chercher moi-même mes paquets recommandés ? J'ai une bonne pour ça. Tout le monde a des domestiques, dit Fifi en haussant les épaules. Du moins dans notre milieu. J?ignorais totalement ce qu'on ressentait quand on attendait une heure à un guichet. C'est assez désagréable, il faut bien l'admettre. Cela dit, nos domestiques n'ont que cela à faire et sont payés pour cette besogne. N?est-ce pas la vérité ? Tout à fait mon bon, dit Cunégonde en hochant la tête. Et puis, poursuivit Fifi, chez nous, les employés sont dressés à aller le plus vite possible pour satisfaire le plus de clients en un temps minimum. C'est ce qu'on appelle le rendement. Je crois que Sa Majesté infernale a des projets de réforme qui vont dans ce sens-là. Ce sera certainement une bonne chose, approuva Cunégonde. Comme dit le Président : si tu veux du pognon, t?as qu'à crever pour le gagner . En tant que Présidente, je ne peux qu?être d'accord avec lui. De toutes façons, je n'ai pas le choix.
Alors qu'ils venaient de tourner dans un couloir dont la luminosité variait entre le jaune citron et le violet, ils se heurtèrent tout à coup à un obstacle imprévu. Fifi marcha inconsidérément sur quelque chose qui craqua sinistrement. Ils s'arrêtèrent. Fifi, dit sobrement Cunégonde, je crois que vous venez d'écraser un os. Et d'ailleurs, continua-t-elle en se penchant, il n'est pas là par hasard. Je crois qu'il appartient à ce cadavre, là, vous voyez ? Elle tendait le doigt vers une chose informe recouverte d'un truc grisâtre tout aussi informe qui gisait à terre. J'espère que ça ne va pas me porter malheur, dit Fifi en croisant les doigts. Qui est-ce, à votre avis ? Comment voulez-vous que je le sache ? répondit Cunégonde. Tout ce que je peux dire, c'est que c'est maigre à faire peur, que cela a des cheveux longs et que c'est un homme. Fifi considéra un instant la chose. Non, dit-il en secouant la tête. Désolé de vous contredire, Présidente, mais c'est une femme. Allons, Fifi, ne dites pas de sottises. Une femme a des seins. Et ça, c'est quoi ? demanda Fifi en pointant de la main deux malheureuses protubérances effondrées. Cunégonde examina plus attentivement le cadavre. Mince alors, vous avez raison ! Oh, Fifi, je crois que je sais qui c'est. Et peut-être qu'elle n'est pas complètement morte. Je l'ai tellement vue souvent jouer le cadavre ambulant? Chère amie, continua-t-elle en s'adressant à l'inerte, êtes-vous encore en vie ? Bougez la tête si c'est oui, bougez le pied si c'est non. Le cadavre resta immobile. Peut-être qu'elle n'est ni l'un ni l'autre, avança Fifi. Elle est tout simplement inexistante. Cela ne la changera pas de son ordinaire, murmura Cunégonde. Voyons, Jane ! Jane B ! Je vous parle. Silence de mort. Bon, elle est clamsée, c'est clair , dit Fifi. Cunégonde poussa un soupir. Comme elle a changé depuis le jour où elle présentait le téléthon ! C'est fou à quel point le temps passe vite ! C'est bizarre qu'elle soit ici, dit Fifi. Et de quoi est-elle morte ? Regardez : on dirait qu'elle a été statufiée de peur. Peut-être qu'elle a rencontré le Président , lança Cunégonde inconsidérément et elle se reprit aussitôt : Non, je plaisante. En tous cas, il est certain qu'elle a eu une grosse frayeur. Ma foi, nous ne pouvons plus rien pour elle. Adieu, Jane B. Que vos os repose en paix. Au moins, elle ne nous chuintera plus dans les oreilles , grommela Fifi et ils reprirent leur chemin. Salaud ! articula la mâchoire inerte de Jane B mais comme elle n'avait pas plus de voix morte que vivante, personne ne l'entendit.
A part le tas d'os précité, il n'y avait absolument personne dans les parages. Cunégonde trouvait cela très bizarre et Fifi commençait à s'inquiéter sérieusement. Tout à coup, un violent coup de vent vint ébouriffer l'impeccable chevelure de Cunégonde qui, mécontente, se plaqua la main sur la tête. Au même moment, Fifi poussa un cri d'horreur.
Elle était là, devant eux, assise sur son balai, le visage couvert de pustules, le nez crochu, et le regard noir, noir, noir, si noir. Ses longs cheveux noirs balayaient le sol du couloir. Cunégonde savait garder son sang-froid dans toutes les circonstances, y compris quand le Président commençait à s'exciter pour des nèfles. Elle fut à la hauteur de sa réputation. Bien que l'envie de détaler à toutes jambes en hurlant la taraudât, elle avala sa salive et prononça un bonjour madame un peu croassant. Puis elle se présenta : Cunégonde, femme du Président. L'abominable apparition éclata de rire, ce qui permit à nos deux héros de faire une plongée mémorable dans sa bouche dépourvue de dents. (Ou presque, il lui en restait une seule sur le devant, noirâtre et branlante.) Voici Fifi, continua Cunégonde, vaillante entre les vaillantes. Vous devez être la Sorcière du Château d'Onyx Noir, n'est-ce pas ? Tu l'as dit, bouffie, répliqua la monstrueuse créature. Qu'est-ce que tu viens faire sur mon domaine, vieux fémur de crocodile ? On avait déjà affublé Cunégonde de beaucoup de noms, mais celui-là, jamais. Elle en resta coite. Alors, je te parle, mannequin désossé, continua La Sorcière et son ?il devint encore plus noir que noir. Qu'est-ce que tu manigances ? Rien, articula enfin Cunégonde. Je ne fais que passer. En fait, nous avons rendez-vous chez Sa Majesté et nous sommes perdus. La Sorcière éclata d'un nouveau rire, suraigu et démoniaque. Je veux bien te remettre dans le droit chemin, dit-elle. Mais à une condition : tu assistes à mon meeting. Oh, s'il n'y a que ça pour vous faire plaisir, je veux bien , dit Cunégonde en poussant un soupir de soulagement, croyant avoir échappé au pire. La pauvre ne savait pas encore ce qui l'attendait? et qui l'attendait?
(A suivre)